contenu de la page



AISSATOU CISSE, ÉCRIVAIN HANDICAPÉ: « Il y a une discrimination psychologique vis-à-vis des handicapés »



La décision du gouvernement visant à rendre effective l’interdiction de la mendicité dans les rues de Dakar semble être bien accueillie par certaines associations de défense des droits humains. Seulement, selon Aïssatou Cissé, écrivain handicapée et consultante au Groupe de recherche sur les femmes et les lois au Sénégal (Grefels), le gouvernement aurait dû mieux impliquer les associations, mais aussi baliser le terrain en créant notamment des zones d’orientation.



AISSATOU CISSE, ÉCRIVAIN HANDICAPÉ: « Il y a une discrimination psychologique vis-à-vis des handicapés »
L’actualité ces dernières semaines est marquée par l’interdiction de la mendicité dans les rues de Dakar. Que pensez-vous de cette mesure ?

La décision du gouvernement, quelque part, m’a beaucoup charmée, du moment qu’en retirant les mendiants de la rue, surtout les enfants, c’est une manière de satisfaire à une vieille revendication des organismes de défense des droits humains tels que l’Unicef. Seulement, ce que je déplore, c’est la manière de procéder. Parce que quand on veut arriver à des résultats, il faut se préparer, c’est-à-dire baliser le terrain, créer des zones d’orientation pour ces personnes, notamment pour les jeunes mendiants. Comment utiliser la sensibilisation pour faire respecter les droits des enfants par les familles d’abord, la société ensuite ? Tout cela doit être dans les compétences du gouvernement. Il doit aussi tendre la main aux organismes de défense des droits humains pour que ça ne soit pas seulement une décision étatique, mais celle de tout le monde, parce que le problème concerne tout le monde.

Pensez-vous que la mesure soit applicable ?

Vue de cette façon, ce serait difficilement applicable si de prime abord l’on vient employer la force pour éradiquer la mendicité dont on sait qu’elle est un phénomène de société, qui a été plus tard lié à la religion. La mendicité existait bien avant l’arrivée des religions. Au Sénégal, les plus démunis ont toujours reçu le soutien financier ou en nature de personnes beaucoup plus nanties - ce qui explique qu’il y a dans la rue beaucoup de mendiants venant d’autres pays limitrophes. La générosité est quelque part aussi le fait de préjugés des Sénégalais.

Comment expliquez-vous la résistance que les mendiants opposent à cette mesure ?


Quelque part, j’ai l’impression qu’ils ont été brusqués, parce que du jour au lendemain, on leur a demandé de déguerpir, de ne plus tendre la main. On comprendrait qu’un père de famille qui nourrit sa progéniture par la main tendue puisse se rebeller contre une telle mesure. Qu’est-ce qu’il va leur donner désormais ? Ou bien, une veuve qui n’a pas de formation, qui nourrissait sa famille grâce à la mendicité, comment pourra-t-elle trouver une alternative si on lui demande de rester chez elle ? Elle panique quelque part. Donc, le gouvernement devrait prendre des mesures de remplacement pour essayer d’aider ces gens. Tout en poursuivant l’objectif d’éradication la mendicité qui, il faut le dire, doit totalement être éradiquée. On ne peut plus tolérer ce phénomène. Les enfants livrés à la mendicité sont exposés à toutes sortes de dangers, surtout ceux en situation de handicap. Vous voyez, les filles vivant avec un handicap sont rarement dans les salles de classes. Elles sont dans la rue. Pour toutes ces raisons, on est vraiment d’accord avec la décision du gouvernement. Et s’il nous appelle pour essayer de trouver une solution afin d’arrêter cette petite guéguerre qui se traduit par une course poursuite entre la police est les mendiants - qui ne donne pas une bonne image du Sénégal - nous sommes tout à fait disposés à intervenir.

Le gouvernement avait-il impliqué les associations de personnes handicapées dans sa démarche ?


Ça m’étonnerait. C’est pourquoi je vois la réaction vraiment négative de certaines personnes vivant avec un handicap, surtout les hommes qui sont les plus nombreux à tendre la main dans les rues. Aujourd’hui, ces derniers ont le verbe très virulent à l’endroit de nos gouvernants qui, tout compte fait, sont nos dirigeants. Ce n’est pas avec des insultes qu’on peut régler la situation. Il y a toujours des instruments civiques qui sont là et ils doivent être privilégiés avec le dialogue.

En juin dernier, le Sénégal a voté une loi dite d’orientation sociale visant à rehausser le statut des personnes vivant avec un handicap. N’y a-t-il pas là une réelle volonté politique ?


Je ne dirai pas que c’est seulement un pas, mais même un petit trot vers ce que nous attendons tous : la ratification de la Convention relative aux droits des personnes vivant avec un handicap. Promulguer une pareille loi, c’est bien. Mais comment le gouvernement compte-t-il s’y prendre ? Les personnes handicapées, pour la plupart, n’ont pas reçu de formation qui leur permette aujourd’hui de prétendre à un travail digne pour pouvoir s’occuper de leur famille et de leurs proches et contribuer au développement de l’économie du pays. C’est pourquoi j’appelle le gouvernement à ratifier cette Convention et à faire plus d’efforts pour l’intégration des personnes handicapées dans les sociétés d’Etat et les entreprises, à l’image de ce qui se fait en Europe ou dans certains pays africains. Tout cela ne peut avoir lieu que dans le cadre de la politique du gouvernement.

A travers cette loi, le gouvernement prévoit quand même l’attribution de 15% des postes de la fonction publique à des personnes handicapées... ?

Oui. Je connais même des personnes qui bénéficient déjà de cette disposition avant même la loi. Mais moi, je me focalise sur la grande majorité des handicapés. Il y a des centres de formation, des centres d’insertion, mais ce sont des enfants en situation difficile, pas forcément des handicapés qui sont dans ces centres. D’ailleurs, je salue la volonté de beaucoup parmi ces jeunes personnes vivant avec un handicap, surtout les filles, qui s’activent dans différentes activités telle que l’art. Pour moi, on n’en parle pas assez. On ne va pas vers elles pour montrer aux autres leur exemple. Elles ne sont pas nées dans des familles nanties pour pouvoir exercer un tel métier. Elles se sont battues toutes seules pour pouvoir gagner leur vie dignement. Et gagner sa vie dignement, ce n’est pas tendre la main.

Il y a quelques jours vous avez organisé une séance de restitution d’une campagne de plaidoyer menée dans cinq régions du pays pour la protection des droits sexuels et reproductifs des filles et femmes vivant avec un handicap. Cette campagne a-t-elle atteint ses objectifs ?

Elle a atteint une grande partie de ses objectifs. Cette campagne avait été initiée par le Réseau des femmes sous lois musulmanes -plus de soixante-dix pays -, qui lutte contre les violences faites aux femmes au nom de la religion, des coutumes ou des pratiques ancestrales. Pour le cas du Sénégal, avec le soutien du Grefels (Groupe de recherche sur les femmes et les lois au Sénégal), nous avons initié ce programme de plaidoyer parce qu’au Sénégal, il y a des séminaires, des colloques sur la situation des femmes vivant avec un handicap, sur comment aider cette catégorie à intégrer un milieu social décent, mais jamais il n’y a eu de plaidoyer pour parler de leur sexualité. Il y a un tabou sur la sexualité au Sénégal, surtout sur celle des femmes et des filles qui vivent avec un handicap. Il n’est pas pensable pour le commun des Sénégalais que ces femmes puissent avoir une sexualité normale, qu’elles puissent avoir besoin de planification familiale. C’est pourquoi les structures de santé ne sont pas adaptées aux besoins de ces femmes.

Vous dites que les femmes vivant avec un handicap subissent des discriminations dans les structures de santé. De quelle nature sont ces discriminations ?

D’abord, la première discrimination c’est l’accessibilité à ces structures. Rien n’est prévu pour aider quelqu’un qui porte une bosse, par exemple, à accéder à ses structures. C’est comme si ces femmes n’avaient pas besoin d’exprimer leurs besoins en matière de santé de la reproduction. En plus de cela, il y a une discrimination morale et psychologique parce quand cette catégorie de femmes va dans les hôpitaux, il y a des questions du genre : dans ton état comment peux-tu avoir d’enfants ? Une manière de leur montrer qu’elles ne devraient même pas souhaiter avoir des enfants. C’est une discrimination psychologique qui devrait être banni au Sénégal.

Propos recueillis par Seydou KA
Le Soleil

PiccMi.Com

Samedi 4 Septembre 2010 - 01:21



Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.










TWITTER
SENEGAL | VIDEO - Thierno Madani Tall reçu par le Khalif des Mourides;Cheikh... | PICCMI https://t.co/pZwHZX5tnN https://t.co/17iabZTm9w
SENEGAL | BARTHELEMY DIAS S’EXPLIQUE, CE MARDI: A peine installée en début de... | PICCMI https://t.co/PqwpvrLqp9 https://t.co/0m6JyAU8g7
SENEGAL | HAUT CONSEIL DES COLLECTIVITES TERRITORIALES: TANOR, LES MAINS LIEES:... | PICCMI https://t.co/VV2cQjULaT https://t.co/wZIfpUWEEU
SENEGAL | MISSIONS DE PAIX DE L’ONU : LE SÉNÉGAL POUR UN RÉAJUSTEMENT DES... | PICCMI https://t.co/XvLaiZPAoG https://t.co/ldK6JzK6UL
SENEGAL | Panne de la chaloupe en pleine mer : GOREE ECHAPPE AU NAUFRAGE -... | PICCMI https://t.co/zLHP61XGsN https://t.co/p0MCryEI5l
SENEGAL | 114ème Gamou de Pire : El Hadj Moustapha Cissé relève les pires tares... | PICCMI https://t.co/7nH27hDgM9 https://t.co/MS9UMT9Fsz
SENEGAL | COMMÉMORATION DU CINQUANTENAIRE DU 1ER FESTIVAL MONDIAL DES ARTS... | PICCMI https://t.co/0jJd7Jvgam https://t.co/LQcWO2wsb9
SENEGAL | LIGUE 1 : LE STADE DE MBOUR BATTU (0-1) À DOMICILE PAR GORÉE: Le... | PICCMI https://t.co/T3em6qhkEf https://t.co/YKWg3zF3PS
SENEGAL | LIGUE 2 : LE DUC PREMIER LEADER: Le Dakar université club (DUC) a... | PICCMI https://t.co/PwvMrdrPEi https://t.co/kro3wWWdsa
SENEGAL | SAHARA OCCIDENTAL : MOHAMMED VI SALUE "LE SOUTIEN INÉBRANLABLE" DE... | PICCMI https://t.co/Gsk6y8uRpW https://t.co/RX7Nzf7CN9