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CARNET DE ROUTE : Saloum, le delta du cœur



PICCMI.COM- L'écologiste Haïdar-el-Ali et les pêcheurs du delta du Saloum ont construit un gîte écotouristique au coeur de la mangrove. Dix ans plus tard, c'est une réussite : Keur Bamboung est devenu le symbole de leur lutte contre le pillage des eaux sénégalaises.



CARNET DE ROUTE : Saloum, le delta du cœur
Au milieu du fleuve, sur un bras de mer? Dans le creux d'un méandre, au bord d'une île? Chercher à se repérer sur les circonvolutions de l'eau au cœur d'une végétation inextricable, prise en étau entre le ciel et ses reflets, est mission impossible. Juchés sur leurs racines échasses, les palétuviers dansent au rythme du courant. Le vol lourd et silencieux du plus grand des hérons, le goliath, glisse au-dessus de nos têtes. Voilà deux heures que nous naviguons, assoupis par le ronron de la pirogue et le clapot des vagues contre la coque. Un «toc» mou et l'étrave se fiche dans le sable. «Bienvenue à Keur Bamboung!» lance une mince silhouette du haut de la berge. Poings sur les hanches, front et menton volontaires, Dominique Séne, la toute jeune et jolie gérante du campement, nous guide vers notre havre au cœur du delta du Saloum.

La lumière douce et chaude de cette fin d'après-midi s'insinue par les ouvertures des cases restées fraîches sous leur toit de paille. Pour climatisation, la brise venue du fleuve. Pour musique, les tourterelles maillées qui vont et viennent en roucoulant, les souimangas se gavant de pollen dans les bosquets en fleurs. Pour décor, la mangrove sillonnée du vol incessant des oiseaux, les rebonds d'un banc de mulets et le soleil rosissant. Les rires fusent dans le restaurant où s'affairent Khady et Bintou, les cuisinières. Yancouba, le serveur, fait griller des poignées de ces huîtres délicieuses que les femmes récoltent sur les racines des palétuviers. Le campement, qui s'assoupit sous les étoiles et la mélodie des chauves-souris s'apprêtant à partir en chasse, n'est pas tout à fait comme les autres. Keur Bamboung, c'est la solution imaginée par Haïdar el-Ali, écologiste sénégalais charismatique et engagé pour lutter contre la surpêche et la paupérisation des pêcheurs. Il était temps.

Car si le littoral du pays, un des écosystèmes les plus poissonneux au monde, nourrissait autrefois son peuple, ce n'est plus le cas: trente années de pillage des fonds marins par les navires industriels venus du monde entier, pour répondre à la demande croissante des pays développés, ont vidé les eaux sénégalaises. Ne restait plus aux pêcheurs locaux qu'à s'enfoncer toujours plus loin, jusque dans les mangroves les plus reculées de Casamance et du Saloum, pour pêcher ce qui pouvait encore l'être. Haïdar el-Ali voit la mer «mourir». Ne supportant plus l'inertie politique, l'écologiste engagé décide de «donner sa voix à la mer muette» et de passer à l'action afin de sauver les ressources halieutiques, l'or bleu de son pays.

La mer! Elle lui était apparue pour la toute première fois un jour à l'âge de 8 ans, «si lumineuse et si grande», au débouché d'une rue de Dakar où ses parents avaient élu domicile après avoir fui leur Liban natal. Happé par sa présence, Haïdar ne cesse, depuis, de chercher à la retrouver. Il commence par apprendre à nager seul, à plonger en apnée, préférant «l'enseignement de la nature à celui de l'école ». Il achète sa première bouteille, se teste dans une baignoire, puis passe ses journées sous l'eau. Tour à tour chasseur d'épaves, technicien sur des chantiers sous-marins, moniteur, l'autodidacte devenu professionnel débarque à l'Oceanium, club de plongée dakarois dont il reprend les rênes. Il y forme militaires, gendarmes, agents des eaux et forêts et pompiers de Paris! Pour cet homme-poisson, capable de se repérer au son et aux infimes mouvements du courant, la mer n'est que plaisir et beauté, jusqu'à ce jour où il assiste à une pêche à l'explosif. Sous l'eau, il voit les poissons déchiquetés, les fonds marins ravagés et, en surface, l'innocence des pêcheurs. Haïdar prend «les armes de la parole et de l'image» ; caméra au poing, il se met à filmer les blessures infligées à l'océan. Il monte lui-même ses films qui servent le travail de sensibilisation de l'Oceanium devenu, depuis, une incontournable association de protection de la nature.

Haïdar a maintes fois sillonné les bolongs de l'estuaire du Saloum, ces multiples chenaux, affluents salés des fleuves Sine, Saloum et Bandiala qui se perdent - la pente est si faible - dans un labyrinthe de mangrove, de bancs de sable, de terres brûlées par le sel et un semis de 200 îles. Deux fois par jour, l'océan s'y engouffre et répand ses eaux jusqu'à Kaolack, située pourtant à 112 kilomètres du littoral. Plus de 600 000 personnes dépendent de la pêche, de la culture du riz, des récoltes de miel, de coquillages, de bois et autres richesses naturelles dont cet estuaire, qui s'étend sur 5 000 kilomètres carrés, entre M'bour et la frontière gambienne, est prodigue. Haïdar et son association Oceanium ont passé des années de palabres dans les villages. Peu à peu, ils font prendre conscience aux habitants de la diminution dramatique des ressources halieutiques et les exhortent à prendre leur destin en main. Impressionné par la beauté du lieu et par l'obstination de la population locale à vouloir protéger ses ressources, Ali Haïdar jette son dévolu sur le bolong Bamboung.

Là, les villages périphériques comprennent l'enjeu du sacrifice: s'interdire de pêcher pour assurer le poisson de demain. Ils sont 14 à répondre à son appel. Ils votent à l'unanimité la création d'une aire marine protégée communautaire. Conçue et gérée par les villageois, elle voit officiellement le jour en 2004. Des écogardes volontaires s'installent en haut d'un mirador pour bouter les braconniers hors de la zone de protection. Mais, rapidement, un problème se pose: comment vivre quand on ne peut plus pêcher soi-même? La réponse est aujourd'hui sous nos yeux: neuf cases briques de terre et de paille, selon les techniques locales, accueillent les premiers touristes. Jardiniers, charretiers, piroguiers, serveurs sont recrutés dans les villages de l'aire marine. Les cuisinières puisent dans les vergers et potagers environnants.

Tous tirent un revenu stable de leur nouvelle fonction. Les visiteurs, aimantés par la beauté du paysage et la sérénité qui s'en dégage, séduits par l'isolement, la gentillesse et la gaieté du personnel, reviennent. L'équipe s'étoffe. Keur Bamboung emploie aujourd'hui près de 30 personnes, et l'aire marine protégée contribue à faire vivre plusieurs villages: confection de confitures, vente d'huîtres ; une nouvelle classe ici, le creusement d'un puits… Mais par-dessus tout, de nombreuses espèces de poissons nobles, tel le mérou doré, refont leur apparition. Le dauphin et le rare lamantin, excellents indicateurs de la qualité du milieu, sont régulièrement aperçus.
Des terres nues couleur de rouille et marbrées de sel...

L'aube pâlit quand nous nous glissons sur le sentier de la mangrove. Forêt naine quand nous étions sur la pirogue, elle paraît maintenant une jungle dense, humide. Les pieds s'enfoncent dans la vase épaisse et sombre, le poto-poto. C'est doux, frais, agréable. Une flopée de poissons amphibies aux yeux proéminents s'échouent sur la surface lisse. Une armée de crabes violonistes arpente le sous-bois détrempé. Froissements dans les feuilles: des singes verts sans doute, grimpant dans les branches après être venus s'abreuver. Emoi dans le baobab sur la berge, les perroquets youyous répondent aux vindictes des veuves à longue queue. A notre retour, les saveurs du pain tout juste sorti du four traditionnel flottent dans l'air. Des touristes matinaux, jumelles autour du cou, se précipitent sur le petit déjeuner avant d'aller marcher dans la savane, accompagnés de Famara N'dong, l'un des deux écoguides du campement. D'autres se sont déjà éclipsés pour une virée en canoë. Leurs coups de pagaie effarouchent des sternes. Certains paresseux s'esclaffent aux histoires d'Abdoulaye, dit «Colonel», et de son frère Yancouba avant d'aller piquer une tête dans l'eau claire du méandre. La vie s'écoule paisible à Bamboung.

Pour éviter d'avoir à retraverser les centres animés de Kaolack et de M'bour, où se croisent bus surchargés flanqués de gris-gris, charrettes à mule, femmes et écoliers, nous bifurquons vers Foundiougne. Là, un bac nous fait traverser le fleuve. Après trois heures de route, nous regagnons le nord du delta et retrouvons l'air du large sur la Petite Côte. Voici Joal-Fadiouth, où naquit le président-poète Léopold Sédar Senghor. Une passerelle de bois relie le port de Joal et ses maisons éparpillées sur plusieurs kilomètres à Fadiouth, dont l'habitat au maillage serré se recroqueville sur une île de coquillages. Sur un autre îlot repose un petit cimetière mixte, entre église et mosquée, preuve tangible d'une cohabitation pacifique des religions au Sénégal. Plus loin, la route-digue de latérite rouge file tout droit vers la flèche sableuse de Sengomar, devenue une île sous l'action de l'érosion côtière.

De part et d'autre, les terres nues couleur de rouille et marbrées de sel, localement blondies par un duvet d'herbes sèches, rappellent l'intensité des sécheresses qui ont sévi dans les années 70. La mangrove qui les recouvrait, fragile du fait de sa localisation à la frontière de la mer et de la terre, a fini par disparaître. Asphyxiés par le manque d'eau douce et l'abus de sel, les arbres sont morts sur pied. Les villageois en ont profité pour venir ramasser le bois. Le processus était engagé.

C'est dans un delta similaire, celui de la Casamance, tout au sud du pays, qu'Haïdar el-Ali a eu l'idée de collecter les fruits des palétuviers (propagules) et de les replanter sur les terrains dénudés. En 2006, 65 000 de ces propagules étaient semées dans un petit village de Casamance, et reprenaient racine. L'opération est un succès. Les villageois de Saint-Louis, dans la vallée du Saloum, veulent planter à leur tour. Huit ans plus tard, plus de 150 millions d'arbres ont été plantés sur près de 15.000 hectares, mobilisant plus de 120.000 personnes. L'Oceanium peut être fier de sa réussite: il a réalisé le plus grand reboisement de mangrove au monde en termes de superficie, de graines semées et de participation villageoise. Certaines de ces plantations de palétuviers forment déjà une barrière végétale capable de freiner l'érosion, de retenir le sel, de servir de lieu de frai aux poissons et d'abriter les nouvelles rizières des cultivateurs sérères.

«Le tourisme responsable est une solution face à la dégradation progressive de l'environnement»

Nous arrivons enfin à Palmarin. Des baobabs ventrus se complaisent sur des amas coquilliers qui parsèment les marais et témoignent d'une occupation humaine datant du néolithique, basée sur la consommation de mollusques et encore bien vivace. Les archéologues s'intéressent à ces «restes de cuisine». Egalement utilisés autrefois comme nécropoles pour personnes de haut rang, ils sont toujours considérés comme des lieux sacrés. Les derniers rayons illuminent de petites huttes sur pilotis, répliques des greniers à céréales où s'entassaient autrefois les récoltes de mil, afin de les protéger du feu et des animaux. Elles signalent la piste d'accès à l'écolodge des collines de Niassam. Le soleil effleure les cabanes juchées à la fourche d'arbres séculaires, s'estompe sur les cases reposant dans la fraîcheur de leurs murs de terre et s'éteint sur celles toutes rondes, posées à fleur de lagune.

Leurs concepteurs, un couple de baroudeurs ayant déposé leurs valises au pied des collines, mus par leur volonté de tisser une relation intime avec la terre sénégalaise et les hommes qui l'habitent, ont, comme à Keur Bamboung, apporté un soin tout particulier au respect du lieu. Et ainsi contribué au développement économique et à la pérennité de la réserve naturelle communautaire de Palmarin. «Il nous faut développer le tourisme autour de la flore et de la faune, martèle à travers tout le pays Haïdar el-Ali, le militant charismatique devenu ministre de l'Ecologie, puis de la Pêche, car le tourisme responsable est une solution face à la dégradation progressive de l'environnement.» Pari gagné à Bamboung, pari gagné à Niassam où, de l'eau jusqu'à la taille, les derniers pêcheurs remontent des filets gonflés de poissons, avant que la voûte criblée d'étoiles ne se reflète sur l'étale.

Avec Le Figaro


Mercredi 16 Juillet 2014 - 07:00



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