contenu de la page
Connectez-vous S'inscrire
PiccMi.Com



«Chocolat»: Pourquoi ce clown est une figure historique pour les Noirs de France





Sans la pugnacité de cet historien, le film de Roschdy Zem, avec Omar Sy, n’aurait jamais vu le jour. Fin 2008, Gérard Noiriel, spécialiste de l’histoire de l’immigration, découvre Chocolat dans la note de bas de page de l’ouvrage d’un linguiste canadien, Marc Angenot. « La note faisait deux lignes, il était présenté comme le clown aimé des Parisiens, ça m’a donné envie d’aller voir plus près », raconte l’historien. Sept ans plus tard, ses recherches se sont déclinées en un spectacle, un site Internet et deux livres, dont le dernier, remarquable, touchant et grand public, vient de sortir : c’est Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom (Bayard, 19,90 euros).

Dans la France républicaine, un homme au statut d’esclave
A son décès, en 1917, Chocolat, prénommé Rafael, est enterré à Bordeaux, sans tombe. « Pourtant, ce qui m’a stupéfié c’est de constater l’immense célébrité qu’il avait eue », raconte Gérard Noiriel. Descendant d’esclaves cubains et originaire de La Havane, Rafael arrive à Paris en 1886, après avoir transité par la péninsule ibérique. Durant une vingtaine d’années, il est une véritable star, avant que son souvenir s’estompe. « La raison pour laquelle il y avait si peu d’ouvrage ou de documentation sur lui, c’est le déficit d’archives. Il n’a même pas d’état civil, explique l’historien. Vous vous rendez compte que dans la France républicaine, cet homme a vécu avec un statut d’esclave ! Il n’a jamais été émancipé. On lui a donné le nom de Padilla après sa mort. »

«Chocolat»: Pourquoi ce clown est une figure historique pour les Noirs de France

Quelques centaines de Noirs à Paris
De son temps, Chocolat avait dû se forger une sacrée carapace. Et pour cause, c’était l’un des rares Noirs à Paris. « Il y en avait quelques centaines de Noirs, mais l’immense majorité des Français n’en a jamais vu. Il y en avait même moins qu’au XVIIIe siècle. Comme l’esclavage a été aboli en 1848, les liaisons transatlantiques qui existaient avec les Antilles au temps de l’esclavage ont été fortement affaiblies. Et le lien vertical avec l’Afrique n’a pas encore été développé, parce qu’on est au tout début de la conquête coloniale », pointe Gérard Noiriel.


Peu de Noirs, encore moins de couples « mixtes ». « Avec Marie Hecquet, il forme un couple qui en a bavé. Marie était mariée, elle a divorcé pour venir vivre avec lui. J’ai retrouvé une descendante qui m’a confirmé que toute la famille l’avait rejetée. C’était considéré comme contre-nature. Ils ont fait front commun et sont restés unis toute leur vie. Elle-même a pris le nom de "la mère Chocolat". »

Stéréotype du « nègre rigolo »
De sa différence, Chocolat va faire une force, jusqu’à se produire au Nouveau Cirque, une salle dont la piste se transforme en piscine, qui a été créée par Joseph Oller, l’homme qui fondera l’Olympia et le Moulin Rouge. D’ailleurs, dans le film éponyme de Baz Luhrmann, Chocolat, interprété par le Britannique Deobia Operei, aide Nicole Kidman à s’enfuir. Dans la réalité, l’artiste triomphe dans un spectacle présenté dans la salle la plus select de Paris, devant l’aristocratie. « Le voyant, un journaliste avait écrit : "Un étrange représentant de notre espèce" », relate Gérard Noiriel. C’est ce choc de l’apparence, qui génère généralement du rire. C’est le "nègre rigolo". Il a incarné ce stéréotype, ça va être une des causes de sa popularité, mais ce qui est extraordinaire dans son cas, c’est qu’il s’en empare et il en fait un atout. »
Même Henri de Toulouse-Lautrec, pourtant infirme, l’a dépeint dans des airs peu flatteurs : « Il y a toujours un petit détail qui fait une association avec les singes. Et en même temps, le peintre donne une représentation positive de Chocolat. Mon hypothèse, c’est que comme ils se fréquentaient le soir dans les bars, Toulouse a appris à mieux connaître Rafael, qui a dû lui expliquer que c’était humiliant de le représenter ainsi. Toulouse-Lautrec a pu éprouver un sentiment de culpabilité, lui qui était très sensible aux questions de discrimination. Et il a voulu compenser en donnant une image très belle du danseur. » Soit la lithographie de 1886 appelée Chocolat dansant dans un bar.


Un spectacle sans plaisanterie raciste
Alors qu’à la fin du XIXe siècle, il existe un contexte de préjugés à l’égard des Noirs, le spectacle La Noce de Chocolat ne comporte pas de plaisanterie raciste. « C’est le talent du metteur en scène Henri Agoust, qui brouille un peu les cartes, l’affiche aussi, on ne sait pas si c’est un Noir ou un Blanc grimé. Car à l’époque, il y a la mode des minstrels. Mais au Nouveau Cirque, c’est jugé trop vulgaire. Paris va d’ailleurs rester assez réticent à l’égard des minstrels à la différence de Londres ou de New York. La Noce de Chocolat associe une tradition bien française, celle du Pierrot, au fait qu’il soit noir. Mais le succès que Rafael a eu avec ce spectacle est uniquement dû à son talent. »


Avant d’écrire cette biographie, l’historien avait présenté avec un comédien et un musicien un spectacle consacré au clown. « Il dénonçait les préjugés, mais on avait tendance à présenter Chocolat comme une victime, explique Gérard Noiriel, Un jour, lors d’une représentation devant les élèves d’un lycée professionnel, avec pas mal d’élèves d’origine africaine, l’un d’entre eux s’est levé, il était bouleversé et nous a dit: "C’est pas possible!". Ça nous a perturbés. Je suis retourné au boulot, j’ai écrit un premier livre en 2012 et pris trois années de plus pour aboutir à cette biographie qui montre ce que Chocolat a apporté et toutes les formes de résistance qu’il a développées. »

« Elargir la galerie des héros de l’histoire de France »
En lisant le livre de Noiriel, on comprend que Chocolat peut être une figure historique pour les Noirs de France au même titre que le sont Martin Luther King pour les Etats-Unis ou Nelson Mandela pour l’Afrique du Sud. « Je voulais contribuer à élargir la galerie des héros de l’histoire de France, affirme Gérard Noiriel. Notre mémoire retarde sur la réalité de la France d’aujourd’hui. On est dans une société diversifiée, avec des gens qui viennent de partout et notre mémoire est beaucoup trop homogène. C’est aussi un héros populaire, car il n’y a pas que la couleur de peau et l’origine, il y a aussi le milieu social. » Chocolat méritait de sortir de l’oubli.

«Chocolat»: Pourquoi ce clown est une figure historique pour les Noirs de France

20minutes


Mercredi 3 Février 2016 - 13:08



Nouveau commentaire :
Twitter

Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.