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FORCE MALÉFIQUE OU VECTEUR DE TENDRESSE ? : La peur du mauvais œil et l’exhibitionnisme des Sénégalais



Le regard, fonction mentale au cœur de la structuration des relations sociales, fait l’objet d’interprétations diverses dans notre société. Selon les circonstances, le contexte ou la personne qui regarde, il peut être assimilé à une sorte de force maléfique (avec comme trame de fond les vieux clichés de la sorcellerie), ou au plus éloquent des messagers d’un sentiment tel que l’amour. Mais, au-delà de ces différentes fonctions ou significations rattachées au regard, un aspect moins saisissable, mais bien réel : l’exhibitionnisme des Sénégalais ou d’une certaine catégorie de Sénégalais, devrait-on dire. Comment, dans une société où on se méfie, où on accorde autant de pouvoir destructeur (pour ne pas dire maléfique) au regard, se plait-on autant à se montrer, à étaler ses biens ? Paradoxe.



FORCE MALÉFIQUE OU VECTEUR DE TENDRESSE ? : La peur du mauvais œil et l’exhibitionnisme des Sénégalais
« [...] Je t’avais dit que tu étais vulnérable. [...] Et pourtant, vois comme je suis faible, un souffle ; je ne suis rien que le regard qui te voit, que cette pensée incolore qui te pense [...] Je vous vois, je vous vois ; à moi seule je suis une foule, la foule. [...] En vain tu me fuis, je ne te lâcherai pas ». Garcin, exaspéré se demande : « Il ne fera donc jamais nuit ? Tu me verras toujours [...] Alors, l’enfer c’est les Autres. Pas besoin du gril, ni du bûcher ou du soufre ». Ce dialogue extrait de Huis clos de Jean-Paul Sartre, mettant en scène trois personnages (Inès, Garcin et Estelle) enfermés dans le salon d’une chambre d’hôtel pour l’éternité, montre la puissance du regard. Précisément du regard de l’Autre.

Au Sénégal, la croyance populaire, sans adopter cette position extrême, n’en attribue pas moins certains pouvoirs maléfiques à l’œil et au regard. Précision d’abord : « La société sénégalaise, particulièrement wolof, est une société de tabous, mais aussi de relations où on se définit toujours par rapport à l’autre », observe Massamba Guèye, animateur de l’émission « Contes et légendes » sur Radio Sénégal internationale (Rsi), par ailleurs, grand connaisseur de la tradition -il est l’auteur d’une thèse de doctorat intitulée : « Du conte traditionnel au conte moderne : variations stylistiques et thématiques », soutenue à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Dès lors, l’individu ne pouvant s’accomplir en dehors du groupe, il se pose une question essentielle : Qu’est-ce qui, dans l’autre, agit sur lui ? « La première chose qui vient à l’esprit, selon M. Guèye, ce sont les organes de sens, notamment l’œil ». Si la parole est action, le regard est force.

Des pouvoirs surnaturels attribués à l’œil


C’est pourquoi, à la case de l’homme, « on enseignait les clés pour lire, pour décrypter le regard de quelqu’un, pour savoir distinguer le regard affectif, qui protège (celui du « soppé »), de celui de l’envieux (des ennemis) ». Ce qui permet de savoir que le regard le plus dangereux n’est pas le regard direct, mais celui du coin de l’œil ou d’un seul œil, alors que l’autre œil est fermé exprès. Pour se protéger de ce pouvoir, de cette force supposée ou réelle du regard, les gens ont établi des remparts. Dans les maisons rurales, il subsiste, aujourd’hui encore, une ancienne pratique : le « mbagne gaccé » (une palissade mise devant la maison, non pas pour empêcher d’y pénétrer puisque deux entrées sont laissées à gauche et à droite, mais pour protéger la famille du regard des passants, curieux ou envieux). Du reste, comme le relève Massamba Guèye, l’islamisation de la société a renforcé cette méfiance vis-à-vis du regard d’autrui. « Dans la sociologie mouride, on recommande une prière à réciter chaque matin pour se prémunir contre la langue fourchue et le regard », dit-il. Cette « force » attribuée à l’œil, que ce soit dans la tradition ou dans la religion, découle de l’observance de certains phénomènes et introduit un glissement vers ce que les Wolofs appellent « thiat » (regard ou parole envieux et malfaisant), qui constitue une « obstruction à l’évolution positive » de l’individu. « S’il est admis qu’avoir de grands yeux est un critère de beauté chez la femme ou même quand on dit de l’homme « qu’il a de grands yeux » (ce qui signifie, au sens figuré, qu’il a de l’ambition) est quelque chose de positif, quand on dit qu’untel « tout ce qu’il regarde se gâte », on fait allusion au mauvais œil, soutient M. Guèye.

« On a pendant longtemps attribué à l’œil des pouvoirs surnaturels », ajoute l’anthropologue Mamadou Thioune. Ainsi, poursuit-il, « l’œil est très présent dans l’anthropologie de la sorcellerie. Rien qu’à travers le regard, d’après la croyance populaire, le sorcier peut boire votre sang ou manger votre chair. Cette attribution d’une fonction négative à l’œil a été, pendant longtemps, prédominante dans les sociétés hiérarchisées, c’est-à-dire castées ». « Le critère absolu pour déterminer la sorcellerie, c’était le regard, parce que tout simplement, il agit sur notre inconscient, mais dispose naturellement d’une puissance hypnotique, destructrice qui fait peur », appuie Massamba Guèye. Cette peur du regard est particulièrement vraie quand il s’agit de l’inconnu, de l’Autre, pour reprendre le terme sartrien. Ce qui résulte, selon M. Thioune, du processus de socialisation.

Les différents types de regards

Du reste, insiste M. Guèye, ce n’est pas l’acte de regarder qui est mauvais en soi, mais c’est la position de l’œil, la manière de regarder qui peut être négative : « Il n’y a rien de mauvais dans le regard médian, mais il y a différentes significations qu’on attribue aux variations. Par exemple, regarder quelqu’un du coin de l’œil traduit un certain mépris, de même regarder quelqu’un de biais est extrêmement négatif », soutient-il.

Toutefois, il y a deux contradictions majeures à souligner ici. D’abord, il est bien vu, aujourd’hui, de regarder son interlocuteur dans les yeux. Alors que, comme le montre Mamadou Thioune, dans les sociétés traditionnelles, en particulier celles hiérarchisées, le regard faisait l’objet d’un apprentissage. Dans le processus de socialisation, il était interdit de regarder les personnes âgées dans les yeux. Prolonger le regard pouvait être interprété comme un défi. De même, clignoter des yeux sans cesse était également mal vu, selon Massamba Guèye. Comment en est-on arrivé là ? « Nous sommes dans une société de transition où coexistent la tradition et la modernité : je crois autant à la science qu’au mauvais sort ; il est difficile de parler intrinsèquement de modernité. On n’est pas arrivé à un niveau de rationalisation où nous faisons table rase des coutumes, des croyances traditionnelles », analyse Mamadou Thioune. Mieux. Selon Massamba Guèye, « notre européanisation (ou modernité) est de façade, de surface, car notre substrat culturel est encore très profond. La colonisation avait mis en œuvre un système de gestion directe, mais quand un peuple est menacé, il préserve ce qui est l’essentiel : son lien au cosmos ». Pour preuve, dit-il, « nos actes quotidiens relèvent de la superstition, alors que nous croyons être rationnels, tels que l’école a essayé de nous formater. Le discours fondateur de notre inconscient est plus puissant que l’altération opérée par l’école, car ce substrat culturel, on ne l’enlève pas avec de l’eau... ». Au mieux, on peut dire qu’il y a une superposition des deux visions du monde. L’autre contradiction ou paradoxe est lié à l’exhibitionnisme des Sénégalais. Comment expliquer, dans une société où on accorde un tel pouvoir au regard, où on s’en méfie autant, que, parallèlement, une bonne partie des Sénégalais aime tellement à faire étalage de ses biens ? Selon Mamadou Thioune, cet exhibitionnisme est un corollaire de la modernité. « Je ne suis pas certain que dans le passé, les gens se montraient comme ça. Même si, dans les faits, les choses étaient hiérarchisées (système des castes, une structuration sociale acceptée par tous), il n’était pas bien vu de montrer ses biens ou sa supériorité. Le processus de rationalisation actuel, y compris la morale (c’est-à-dire le droit), a fait sauter les barrières que constituait cette hiérarchisation sociale », argumente-t-il. Cet exhibitionnisme est aussi favorisé par un glissement de l’échelle des valeurs. « Aujourd’hui, c’est plus la richesse, les biens matériels qui confèrent de la valeur, un rang social, alors qu’hier, c’était, peut-être, le savoir-être ou le sang, etc. », relève l’anthropologue.

Peur des pouvoirs maléfiques


En revanche, pour Massamba Guèye, entre cet exhibitionnisme et la peur du regard, l’un n’exclut pas l’autre. « S’il y a une délectation à montrer sa réussite sociale (ses biens matériels), la peur des pouvoirs maléfiques -supposés ou réels- du regard persiste. Un exemple éloquent : il y a un mot qui revient toujours dans les discours d’appréciation des biens d’autrui : « ma’challah » (que Dieu le protège contre les méfaits de la langue et du regard). La peur du regard, profondément ancrée dans l’inconscient, est plus forte que l’envie de faire étalage de ses biens ou de sa réussite ». D’autres exemples illustrent cet état de fait, selon lui : « Il est fréquent de voir les jeunes filles s’habiller de manière à attirer le regard de l’autre, pas forcément pour le séduire, mais dès qu’il y a un regard persistant de cet autre, il y a un réflexe de conservation de son intimité, de méfiance... ». L’autre exemple, le plus éloquent sans doute : la lutte. « Le lutteur, nu dans l’arène, a beau exhiber ses muscles devant des milliers de regards, beaucoup de ses « bakks » (exemple : « lawla thiat, lawla lammègn, lawla beut » (c’est-à-dire : je cherche refuge contre les méfaits de la langue, du regard, etc.) ont pour fonction de se prémunir ... de ce regard. D’ailleurs, pour justifier leurs cachets exorbitants, il n’est pas rare d’entendre les lutteurs dire que s’exposer à des milliers de regards n’est guère chose aisée. De même, disent-ils, toute la panoplie de gris-gris qu’on voit dans l’arène sert, essentiellement, à se constituer un parapluie mystique contre le regard maléfique. Au-delà de ce qui précède, le processus de socialisation attribue d’autres fonctions au regard. Par son caractère polysémique, il peut être perçu non seulement comme un moyen de violence, de porter le mal à l’autre, mais aussi (heureusement !) il peut être l’expression la plus lumineuse de l’amour. Comme dit l’autre, il est le messager le plus éloquent d’un sentiment. Ce phénomène a été admirablement traité, en passant, par Honoré de Balzac dans la « Recherche de l’Absolu ». Emmanuel et Marguerite, deux âmes d’une grande délicatesse, au chevet de Mme Claës (la maman de Marguerite) mourante, continuaient à communiquer leurs sentiments, à travers le langage muet, mais ô combien éloquent du regard.

Seydou KA

Le Soleil

Jeudi 9 Septembre 2010 - 02:44



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