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France Soir ne sera plus imprimé, la fin d'un dinosaure de la presse





France Soir ne sera plus imprimé, la fin d'un dinosaure de la presse
Quand j'étais jeune et que je voulais devenir journaliste, le journal qui me faisait rêver était France Soir. Ça peut sembler incroyable, vu le tabloïd sans classe qu'il est devenu – et qui va annoncer qu'il va cesser d'être imprimé pour tenter une ultime tentative de survie en ligne. France Soir fut pourtant un grand journal.

C'était bien avant Internet ; avant France Info, avant même que les « radios périphériques » comme on appelait à l'époque Europe1 et RTL – deux stations dont les émetteurs étaient basés hors de France pour respecter le monopole de l'Etat – ne se mettent à émettre en direct du lieu de l'action. C'est dire que c'était il y a fort longtemps...

France Soir était tout à la fois : le France Info de l'époque, le Web en flux continu, la télé 24 heures sur 24. Lorsqu'un événement à rebondissement se produisait, comme une prise d'otages dans une banque – c'était l'époque des grands gangsters –, un détournement d'avion par un commando palestinien, ou une guerre comme celle des Six jours en 1967, France Soir sortait sept éditions par jour.


« France Soir, spéciale dernière »

Gamin, il m'arrivait de les acheter toutes, pour comparer les titres en gros caractères, les photos, les « chapeaux », pour voir comment la une évoluait au gré de l'actualité. Et il suffisait de descendre dans la rue pour entendre les vendeurs à la criée sortir de la rue du Quatre-Septembre (IIe arrondissement de Paris), où se trouvaient les « rotos » (rotatives) du journal, en lançant « France Soir, spéciale dernière ».

France Soir trouve ses racines dans la Résistance, et, avant d'être le plus fort tirage historique de la presse française, il fut, sous le nom de Défense de la France, le plus fort tirage clandestin pendant la guerre !

A la libération, le premier numéro de « France Soir – Défense de la France » sortit des presses le 7 novembre 1944, à l'initiative de Philippe Viannay, un ancien chef de maquis auquel on devra la création du Centre de formation des journalistes (CFJ), la grande école de journalisme, et de Robert Salmon, son camarade de Résistance.

Ils perdirent très vite le contrôle du journal qui fut repris par le groupe Hachette, et confié à Pierre Lazareff, journaliste de génie, qui en fera le grand quotidien populaire de qualité de l'après-guerre. Lazareff, qui avait vécu aux Etats-Unis, avait cette mégalomanie positive qui fait les grands créateurs.


Les années Lazareff

Entouré de pas moins de six secrétaires, il ne comptait pas les dépenses, envoyait ses journalistes aux quatre coins du pays – il y avait 25 voitures avec chauffeur prêtes à partir à tout instant – et du monde, se payait des Lucien Bodard ou des Joseph Kessel parmi ses signatures prestigieuses. Et personne n'y trouvait à redire tant que le bandeau « le seul quotidien français à plus d'un million d'exemplaires » était solidement affiché en une.

Les années 50 et 60 furent celles de France Soir, avec un tirage supérieur à 1,5 million, qui atteindra un record historique de plus de 2,2 millions lors de la mort du général de Gaulle en 1970.

Ce n'était pas Le Monde de Beuve-Méry qui s'adressait à l'élite avec son édito international sur la colonne de gauche de la première page, ni L'Huma qui, après, avoir pleuré la mort de Staline, épousait fidèlement la ligne d'un PCF hégémonique à gauche : France Soir était un quotidien populaire, qui faisait de l'info, sans démagogie ni populisme.

Mais France Soir n'a pas vu venir le changement. Lorsqu'en mai 68, les voitures émettrices d'Europe1 et RTL, stationnées côté manifestants et côté CRS, faisaient vivre en direct à leurs auditeurs les nuits chaudes du Quartier latin, France Soir et ses « spéciale dernière » ont perdu leur raison d'être. Dès 1969, il fallut enlever le bandeau du « million d'exemplaires ».

Ils ne l'ont pas compris, et encore moins à la mort de Pierre Lazareff en 1972. France Soir a commencé un déclin inexorable, une longue descente aux enfers avec d'innombrables repreneurs, certains avec une ambition, d'autres simples profiteurs.
Les années oligarque

Jusqu'à notre oligarque russe, Alexandre Pougatchev, qui, il y a deux ans encore, distribuait des mallettes Louis Vuitton à ses invités, remplies de ... caviar russe, et qui, après avoir raflé un paquet de subventions publiques, proclama qu'il allait faire remonter France Soir de 50000 à 200 000 exemplaires, à contre-courant de toute la presse imprimée du monde occidental !

Ce dernier épisode pathétique, avec une ultime tentative d'en faire un tabloïd trash à la Bild allemand, s'achève sur un coûteux constat d'échec, et un gâchis social marqué par 89 licenciements.

Mais France Soir est un formidable cas d'école de ce que nous vivons aujourd'hui dans l'univers de la presse. Le quotidien de Pierre Lazareff est réellement mort il y a trente ans, victime d'être devenu un dinosaure quand les autres avaient su évoluer. C'est ce qui menace aujourd'hui les entreprises de presse qui ne comprennent pas les enjeux du numérique, victimes d'un darwinisme technologique et sociologique qui ne fait pas de cadeaux.

C'est triste pour des titres à l'histoire glorieuse comme France Soir, mais c'est aussi une formidable leçon sur l'aveuglement face aux changements du monde.

RUE89.COM

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Mardi 11 Octobre 2011 - 18:21



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