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La vie entre les mailles, ces oubliées de la parité



Femmes d’action et de combat, les femmes de Diadiam 3 se battent chaque jour pour se construire un avenir meilleur. Leur savoir-faire en bandoulière, elles transforment, les tiges de typha australis qui poussent sur le fleuve, en nattes pour nourrir leur famille. Elles tentent de survivre avec tous ces drames humains qui leur enlacent le cou. Le regard figé dans une terrible monotonie. Ces esclaves de la vie dont l’existence est prise entre les mailles des nattes qu’elles tissent quotidiennement célèbrent à leur manière la 28ème édition de la quinzaine de la femme sénégalaise. Reportage au cœur de leur quotidien.



La vie entre les mailles, ces oubliées de la parité
Situé à 30 km de Ross Bethio dans la région de Saint -Louis, Diadiam a le flegme d’un chien errant. Dès l’entrée du village, une odeur nauséabonde vous prend à la gorge. Un petit terrain vague entouré de pan en paille est utilisé comme décharge. Mais apparemment, cet air irrespirable ne semble guère déranger les petits groupes d’enfants qui s’adonnent à des jeux dans une euphorie générale. Le visiteur est frappé par le contraste des couleurs : le vert chatoyant qui surmonte les flaques d’eau envahies par le typha fait reverdir les âmes et rend la vie un peu moins désagréable en ces endroits, alors qu’aux alentours les résidus de poussières enveloppant l’atmosphère vous ramènent à la triste réalité d’un milieu sahélien de jour en jour soumis aux effets d’un changement climatique palpable. Ici, pas de voirie ni d’installations sanitaires, encore moins d’électricité. Ce cocktail rend les conditions d’hygiène et d’existence catastrophiques. Nous sommes à Diadiam3. Un microcosme de la pauvreté où se déroule un quotidien singulier, celui des femmes tisserands qui utilisent leur savoir-faire pour créer des nattes en tiges communément appelés « Barakh ».

« LA CONFECTION DES BARAKH, FATIGUE NOS COTES ET PROVOQUE DES FAUSSES COUCHES… »

Au milieu d’une concession, une femme, dépouillée de tout artifice, s’occupe de son ouvrage. Elle est vêtue d’un « meulfeu » bariolé. Les tempes, les oreilles et la nuque, plus ou moins cachées, laissent entrevoir rugosité et la sècheresse de la peau qui n’en finit pas d’être éprouvée par le dur labeur quotidien qui est le sien. Le vent soufflant à partir des berges du fleuve proche soulève légèrement son voile et montre une poitrine flasque, comparable à celle d’une vieille dame dont l’âge avancé éloigne de certaines préoccupations, comme l’entretien des formes physiques apparentes du corps. Entre ses doigts décharnés, sont coincés deux bouts de bâtons emmêlés de fil de sisal qui font des allers et des retours incessants sur des tiges de couleur beige. Sa posture est singulière : le menton repose sur le genou droit et les orteils de ses deux pieds bloquent les tiges pour mieux maitriser la manœuvre. Mbarka Diouf, malgré son air de vieille dame à l’âge avancé, ne compte pourtant que 32 berges. Elle explique, le chemin de Croix qui est le leur presque tous les jours de la semaine : « le matin, nous allons cueillir les tiges de typha australis (nom scientifique des tiges de barakh) dans le fleuve. Nous le laissons sécher au soleil.

Et ce n’est que le soir que nous le ramenons à la maison. » Elle est accueillante, en bonne paysanne elle ne perd jamais le sens de l’hospitalité, même si, par endroits, les expressions de son visage et le sourire (commercial) affiché, se dévoilent à vous comme une sorte d’invite à l’achat de son produit. Nous sommes encore debout en face d’elle. Elle soulève la tête et pose le regard sur nous. Nous distinguons parfaitement les traits de son visage, avant qu’elle ne baisse de nouveau le regard, pour le retourner à son ouvrage. Un trait marquant : ses petits yeux pâles et froids, aux cils courts. Elle ajuste sa posture sur la natte qu’elle tresse et poursuit ses explications : « A la maison 12 femmes s’attellent à la confection de six nattes. La première mouture consiste à aligner les tiges et à les rattacher par le fil de sisal. La taille de la natte dépend du nombre de pieds variant entre 30 à 70 ».

D’un geste presque machinal, elle se reitre et nous laisse sur place après avoir interrompu ses explications. Elle se dirige vers sa case, et rentre dans son antre, dont le toit est fait de la même matière que les nattes qu’elle est en train de donner forme. Pendant qu’elle s’est retirée, le silence qui ponctue son absence momentanée est de temps en temps interrompu par les cris des enfants qui jouent à côté. Mbarka revient. Elle retourne à son labeur. Elle s’assoit à califourchon sur la natte et reprend ses explications avec des complaintes insistantes : « la confection des barakh, fatigue nos côtes et provoque des fausses couches. Le poste de santé le plus proche se trouve à 30 km de piste et nous n’avons pas toujours les moyens de transport pour le rallier vite. En plus de cela, les tiges sont tranchantes et lacèrent nos pieds très souvent. »

Les fausses couches, Mbarka dit en avoir fait trois. Son ainée a 15 ans. Elle a 5 frères et sœurs. Elle dit : « je me suis mariée à l’âge de 12 ans. J’ai une famille nombreuse, ma coépouse aussi. On nourrit les enfants avec les revenus tirés de la vente des nattes. Notre époux est un pêcheur mais il va très rarement en mer. Il reste tout le temps à la maison. » Avec tous ces risques encourus par les femmes de Diadiam 3, l’unité est vendue à 700 francs Cfa au marché de Ross Bethio, et Mbarka regrette le fait qu’aucun espace ne leur soit réservé au marché pour pouvoir commercialiser leurs nattes. Elle se désole : « la plupart du temps, les femmes font le trajet du village à Ross Bethio à pied avec les nattes sur la tête. Une fois sur la place du marché, on se met debout dans un coin et c’est très pénible. » Allez parler à Mbarka de parité ! C’est elle qui nourrit sa famille alors que son mari est réduit au chômage. Allez parler à cette brave dame de quinzaine de la femme, elle ne trouvera sûrement pas de mots pour signifier votre indécence, si toutefois elle arrive à comprendre les « sornettes » que vous lui racontez.

« MALGRE LE TRAVAIL FOU QU’ON ABAT, IL NOUS ARRIVE DE NE PAS MANGER LE SOIR. NOUS SOMMES DES SENEGALAIS DE SECONDE ZONE. ON N’A PAS DE POSTE SANTE, PAS D’ECOLE, NI D’ELECTRICITE »


Adossée à un arbre clairsemé qui fait découvrir un ciel clair à l’entrée du village, Khady Diop, 22 ans, hume, le temps d’un instant, l’odeur de cette nature luxuriante qui l’entoure, avant de reprendre sa besogne. Elle récolte les tiges de typha dans le fleuve. C’est sa part du boulot. La taille filiforme, le teint clair, khady fait semblant de ne pas comprendre le wolof et semble plutôt réfractaire au dialogue. Elle poursuit sa récolte, en ne prêtant aucune attention à notre présence. Finalement, elle finit par lâcher un mot qui renseigne sur sa maîtrise parfaite de la langue wolof. Son silence était éloquent par rapport aux états d’âme qu’elle exprime, quand elle ouvre la bouche pour cracher sa bile : « dites à vos patrons de venir ici, pour voir la misère dans laquelle on vit. Malgré le travail fou qu’on abat, il nous arrive de ne pas manger le soir. Nous sommes des Sénégalais de seconde zone. On n’a pas de poste de santé, pas d’école, ni d’électricité. Et, mis à part quelques touristes qui passent pour nous prendre en photo, aucune autorité sénégalaise n’a jamais mis les pieds ici. ». On ne peut pas rester insensible à son discours poignant qui vous laisse sans réaction. Comme pour fuir les paroles de la femme qui vous meurtrissent le cœur et nous plombent la conscience, nous prenons congé. Discrètement ! Nous nous éloignons, pour la laisser à ses plaintes et à ses plantes, comme si nous étions gênés de l’avoir dérangée.

A quelques mètres du village, des femmes agrippées sur des arbres, la hache à la main, coupent du bois. C’est le seul combustible à leur portée pour se réchauffer et pour la cuisson. Elles détruisent la nature pour leur survie. Aucune d’elle n’en est consciente. Et même si elles l’étaient, qu’auraient-elles pu faire ? Rien, sûrement ! Ici, on vit à l’ancienne et en osmose avec la nature. Les bébés sur le dos, elles y vont de plus belle, et le sourire aux lèvres. Elles font des poses pour la photo et semblent épanouies et contentes de leur sort. Subitement une question nous vient à l’esprit. Où sont les hommes ? Elles répondent en cœur : à la maison. A Diadiam, les hommes sont toujours à la maison. En voila qui ne se plaindront pas de la loi sur la parité. En tous les cas, les femmes ont pris leur responsabilité et assument la direction sur les pistes de la survie, il y a fort longtemps, dans ce village où la misère des êtres humains, mais surtout le sort désastreux fait aux femmes démentent de façon cinglante tous les beaux discours sur la parité. Allez à Diadiam, vous vous demanderez si réellement les politiques publiques et les lois qui sont votées par les députés ont un rapport quelconque avec les préoccupations du peuple.

Sur la plaine, les couleurs du ciel offrent un beau spectacle avec les volutes de nuages fins qui tourbillonnent, Il est 17h. Place aux discours, ceux grâce auxquels on espère refaire le monde, en parlant des problèmes et en rêvant de solutions concrètes. Là, les hommes de Diadiam interviennent pour palabrer. Les femmes sont à l’arrière-cour pour préparer le repas. Certains de ces hommes ont déjà fait leurs bagages, pour tenter de rejoindre Saint-Louis. Ils vont prendre leur plaisir dans la ville, alors que les femmes sont restées au village toujours assaillies par les problèmes de la vie quotidienne. Elles tissent leurs nattes, pour trouver les moyens de raccorder le fil qui relie les hommes et toutes les populations de Diadiam à la vie. Rien ne facilite leur existence. Les nattes qu’elles tissent au prix d’un labeur surhumain leur restent souvent entre les mains. Quand elles trouvent preneur, elles sont cédées à des prix qui ne reflètent nullement les peines et les souffrances qui ont permis de leur donner une existence à une période où la vie s’est faite et va se défaire, dans un Saint-Louis où le festival de Jazz bat son plein.

Aïssatou LAYE

Lagazette.Sn

Jeudi 17 Juin 2010 - 14:18



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