Contrairement à beaucoup de citoyens, dans tous les coins du monde dégoûtés par la politique, je continue inlassablement de croire qu’elle est utile et qu’elle est noble. Des millions de personnes sont mortes pour avoir le droit de donner un avis dans une société pluraliste, alors ce sacrifice ne doit point être vain. Et pour s’en assurer, il faut que la démocratie vive animée par des hommes et des femmes ayant choisi de servir un idéal de liberté et de justice sociale. Dans son ouvrage, La mécanique terroriste, Bruce Hoffman évoque les attentats du FPLP palestinien comme le début de ce que Gérard Chaliand appelle le « terrorisme publicitaire » au Proche Orient. Barthélémy Dias et ceux que les médias ont affabulé du sobriquet ridicule et amusant de « nervis » ont inauguré l’ère du Far West au Sénégal. Cette affaire est scandaleuse à plusieurs titres.
D’abord, que des individus puissent planifier, organiser et mettre en œuvre une expédition guerrière chez des institutions de la République à l’insu de la police, de la gendarmerie et des services de renseignements est tout simplement ubuesque. Quoi qu’on puisse penser d’eux, Moustapha Niasse (ancien premier ministre), Abdoulaye Bathily (ancien ministre) et Barthélémy Dias (maire) ne sont pas n’importe qui au Sénégal. Leur sécurité, comme celle de tous les sénégalais, est dévolue à l’Etat à qui nous avons délégué le pouvoir de nous garantir ce droit régalien. S’il échoue à remplir cette condition sine qua non d’une République normale, alors il traine une carence notoire dans son devoir de remplir pleinement son contrat social avec ses citoyens. Et pour une énième fois, l'État du Sénégal a failli à sa mission sacrée de protéger ses fils.
Ensuite, que des individus se tirent des coups de feux sous le regard impuissant de policiers est le comble de l’irresponsabilité. Si la police, au lieu de protéger les citoyens, se résout à observer, tel un spectateur dans une arène romaine, un spectacle de gladiateurs des temps modernes, alors nous ne pouvons plus rien attendre de nos forces de sécurité. Et au delà de l'État. Mais tout ceci résulte d’une faillite de notre classe politique dont le talent est de ne poser que des débats stériles qui ne dépassent jamais la question du fichier électoral et de la sécurisation des élections. On semble, au Sénégal, oublier qu’une élection n’est qu’un moment dans la vie d’une République. Elle est sa respiration naturelle et non le principe le plus essentiel du contrat de vie commune qui nous lie. En acceptant de server un idéal républicain, nous avons décidé de faire allégeance commune à des institutions qui régissent la marche de notre société.
Le Sénégal connait le phénomène que décrit le brillant philosophe, spécialiste de Merleau-Ponty, Vincent Peillon dans Eloge du politique. Il y décrit une mort du politique (et pas de la politique) qui se matérialise par la disparition d’une forme d’organisation de la société inscrite jusque-là dans le culte de la raison critique.
Le drame du Sénégal, c’est de voir son État, fabriqué d’une façon solide par nos Pères fondateurs, voler en éclats. Ce qui faisait notre originalité dans une Afrique où les coups d'État, les régimes autoritaires et les violences tribales étaient les choses les mieux partagées a tendance à disparaître, emportée par une classe politique d’une irresponsabilité sidérante. Le Sénégal est encore relativement stable du fait que les fondations de notre État furent solides. On peut tout reprocher à Senghor sauf d’avoir été un visionnaire qui a tenu à ce que le Sénégal dispose d’un État fort et assis sur des bases solides. Il a construit une unité nationale où le dénominateur commun est non pas la tribu ou la religion (comme dans beaucoup de pays africains), mais ce commun vouloir de vie commune.
Il convient de souligner, à la veille d’une élection présidentielle certes cruciale, que le Sénégal vote depuis le milieu du 19ème siècle. Il faut préciser aussi à ceux qui semblent l’oublier que ce pays n’en est pas à sa première joute électorale et n’en sera pas à sa dernière. Ce pays a connu en 2000 une alternance politique pacifique entre un homme qui faisait partie d’un régime socialiste bouclant 4O années de règne et un autre qui clôturait sa 26ème année d’opposition par une victoire éclatante. L'Afrique n’était pas habituée à ce type de schéma de dévolution du pouvoir. Il faut enfin se rappeler que l'intérêt supérieur du Sénégal surmonte les clivages politiques. Le génie de son peuple transcende les voix inaudibles des politiciens qui polluent, malgré tout, l’ensemble des canaux d’expression du pays.
J’ai vu, avec regret, tous les partis d’opposition faire de Barthélémy Dias un prisonnier politique broyé par un État policier. C’est une exagération ridicule. J’ai été très déçu de voir Macky Sall, Idrissa Seck, Tanor Dieng, Moustapha Niasse … chacun rivalisant d’ardeur, pondre des discours virulents contre le PDS et draper le sieur Dias du manteau de victime d’un complot d'État. C’est désolant. C’est stupide. C’est ridicule. Et c’est surtout d’une mauvaise foi sans commune mesure. Je ne pense pas que cette classe politique soit responsable des charges auxquelles elle aspire. Je perçois au contraire un conglomérat de personnes à la solde d’une ambition bassement politicienne. Ils ne sont que la copie conforme du ministre de l’Intérieur dont le discours malheureux restera dans les annales du bêtisier politique sénégalais. Selon Talleyrand, un ministre de l’Intérieur est la personne qui dort le moins dans un État. Celui-ci est un cauchemar pour le Sénégal du fait de la pérennité de son sommeil face à la situation dangereuse que provoque un sentiment d’insécurité généralisée. Il est vrai que toutes les personnes qui sont citées dans cette affaire, quelque soit leur positions et leur allégeance politique, doivent être mises devant la justice. A son tour de dire le droit.
Barthélémy Dias a déclaré publiquement avoir tiré sur des personnes, alors en quoi son placement en détention provisoire est-il un crime ? Ce qu’il faudrait au contraire déplorer est qu’on l’ait laissé des années durant tirer des coups de feu en toute impunité. Que des candidats à la présidence de la République réclament publiquement qu’un individu suspecté de meurtre puisse vaquer librement à ses occupations me désole sur l’héritage républicain qu’ils laisseront à la postérité. Ces hommes ont prouvé à suffisance qu’ils ne sont pas à la hauteur de ce grand dessein auquel ils prétendent. Le costume de Chef d’Etat est, me semble t-il, trop ample pour ces éternels pêcheurs de suffrages…à n’importe quel prix. Les reniements les plus improbables ne sont décidément pas de trop pour ces hommes.
La politique, c’est aussi le courage de défendre ses positions et de les assumer même si elles sont impopulaires. J’aime bien donner l’exemple du seul président de gauche de la cinquième République française, François Mitterrand. En 1981, dans son débat avec Giscard, il avait osé annoncer qu’il abolirait la peine de mort malgré le fait que les français, à 63%, étaient favorables à cette pratique. Il a tout de même remporté l’élection et a tenu sa promesse. Je me suis posé la question de savoir comment un pays qui a donné à l’humanité Mamadou Dia, Amadou Moctar Mbow et Léopold Senghor a t-il pu se retrouver avec une classe politique aussi discréditée et dont le talent et de toujours occulter les vraies problématiques pour s’éterniser sur le sexe des anges.
Nos politiciens, toutes sensibilités confondues, ont un talent: celui de débattre de tout sauf de l’essentiel. Je pose et me pose en même temps la question de savoir quelle est la proposition intelligente faite par Barthélémy Dias depuis qu’il est présent sur le paysage politique. Quelles sont ses solutions pour une amélioration des conditions de vie des jeunes, notamment leur accès à l’emploi et à une vie décente ? Quel est son avis sur la politique culturelle du Sénégal ? La politique sportive ? La laïcité qui est un fondement de notre héritage républicain? Que pense t-il des échecs de la politique de l’emploi des régimes successifs ? Quelle est sa vision de l’avenir de la jeunesse sénégalaise en proie aux difficultés les plus insoutenables ? C’est bien sur le terrain des idées que la population l’attend, lui et tous les autres jeunes qui pullulent les partis politiques. Mais pas uniquement dans le tractage, les injures publiques, les invectives malsaines et le jeu dangereux d’apprenti Lucky Luke du Sahel.
HAMIDOU ANNE
ENA (PARIS)