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TIVAOUANE - Vente et recyclage des objets jetés : Les boudioumans entretiennent la filière





TIVAOUANE - Vente et recyclage des objets jetés : Les boudioumans entretiennent la filière
Au milieu des tas d’immondices, harcelés par les nuées de mouches et la vermine, des individus, sans domicile fixe, passent leur journée à fouiller dans les ordures, dans le but de trouver au hasard d’un tour de main, un objet susceptible d’être revendu. Ces marginaux ordinairement sans âge, habitent dans des abris de fortune. Ils errent de décharge en décharge, au gré de leur flair. Une montagne de déchets peuple la sortie de la commune de Tivaouane. Le dépotoir d’ordures s’étend sur des hectares de terres sur la nouvelle route qui mène à Ndiassane où fait pignon la caserne des sapeurs-pompiers. L’odeur infecte des cadavres de moutons pollue l’atmosphère. Au rebord de la chaussée, un bœuf en décomposition, prêt à exploser et à lâcher ses entrailles. L’odeur pestilentielle des lieux ne semble guère déranger ces chercheurs si particuliers. Chacun s’active, fouille, bêche dans les tas d’ordures pour dénicher un objet.
Une dame à la silhouette frêle et qui n’a plus que la peau sur les os tire énergiquement une grosse barre de fer qu’elle a du mal à sortir du monticule de déchets. Elle vacille, chancelle et tombe par terre. Coumba Sow – c’est son nom - hèle deux mômes qui s’étaient agglutinés tout juste en face d’elle en essayant leur trophée, un baladeur. Ils parviennent après de multiples efforts à dégager la grosse barre de fer. A quelque dix mètres de là, elle dépose son butin superposé sur un tas d’objets composés de bocaux en plastique, de carcasses de ventilateur, de portes de réfrigérateur. Coumba passe la main sur son front dégarni et dégoulinant de sueur. Le teint sombre, la peau sale recouverte d’une épaisse couche de poussière, elle se surprend à rire de sa prouesse. Ce qui laisse entrevoir quelques dents éparses qui parsèment sa bouche. Elle fait l’inventaire de ses objets, crache par terre une boule de salive noirâtre. «C’est la poussière. J’en ai avalée une bonne quantité. En tout cas, les microbes ne tuent pas le nègre. Je prendrai durant la nuit un verre de lait pour me rincer les poumons.»

Le regard ferme, la démarche chancelante, elle noue de plus belle son pagne vert, râpé et troué par ci et par là. Ses pieds crottés et crasseux piétinent les bouses de vache. Elle hèle un groupe de chérubins qui tentent de défaire un nœud de perles. Des colliers brillants presque neufs que Coumba confisque à ces badauds. Elle les met autour du cou pour les essayer : «C’est pour mes toilettes», dit-elle. C’est presque une course contre la montre. La colonie d’éboueurs est forte et cosmopolite. Il faut faire vite pour ramasser le maximum d’objets en fer ou en plastique. Coumba dit : «Le brocanteur va bientôt passer avec sa voiture pour ramasser notre butin. Si je parviens à collecter assez de fer, je peux gagner facilement 1 500 à 2 000 francs.»

La contrainte du quotidien…
A la lisière de Tivaouane, une maison en construction sert d’habitation à Coumba Sow et à sa famille. Des sacs de riz vides et de vieilles couvertures leur servent de rideaux. Coumba Sow, la trentaine, mène une existence difficile, assez pitoyable pour faire vivre sa nombreuse progéniture. Elle ne veut pas s’avancer par superstition sur le nombre de bouts de bois de Dieu. Comme dit le dicton : «Le lit du pauvre est toujours fertile.» Et Coumba d’avouer : «On squatte les maisons en construction que les propriétaires nous prêtent. En retour, mon mari en assure la garde.» Elle se débrouille comme elle peut pour que ses enfants ne meurent pas de faim. Le mari, un maçon qui reste des mois sans avoir de chantier, est impuissant devant la fatalité de son destin. D’ailleurs, il n’a pratiquement jamais de chantier. Il rafistole quelques murs lézardés de gauche à droite. Jamais un ouvrage sérieux.

Coumba Sow n’est pas la seule dans cet îlot de déchets à chercher à sauver la dignité d’un mari qui a abdiqué devant ses lourdes obligations familiales. Seynabou, mariée elle aussi, s’exerce dans ce métier depuis son adolescence. Très tôt mariée, sa vie n’a pas été de tout repos. La vie est dure pour leurs époux respectifs qui ne laissent rien au hasard. Ils exécutent tous les travaux qui leur tombent sous le nez pour ne pas mourir de faim. Nabou et Coumba fournissent pratiquement les repas étant entendu que leurs conjoints respectifs se tournent les pouces. Nabou trie les objets qu’elle ramasse. Elle picote les ordures avec une barre de fer. Pots de tomate, bols, chaussures, chaises, bois mort, métaux rouillés peuplent cet univers. Elle essaie une robe sortie dans un tas d’habits jetés dans les ordures. Les puces lui collent à la peau. Elle se gratte énergiquement avant de finir par la jeter par terre. «Je vais ramasser du bois mort pour la cuisson», dit-elle.
Cet endroit est leur gagne pain. Pour cette dame, «l’essentiel, c’est d’avoir au moins une petite somme d’argent pour acheter du riz pour la bouillie. D’ailleurs, il nous arrive de manger de la bouillie de riz ou de mil pendant des mois. On se remplit le ventre pour ne pas trépasser. Les temps sont durs. La vie est chère. On se débrouille comme on peut pour soutenir nos maris. Le mien était veilleur de nuit. Il a été accusé de vol, emprisonné et renvoyé. Depuis lors, personne ne lui confie un travail, personne n’a plus confiance en lui. Moi je connais mon homme, il est très honnête. Malheureusement dans notre pays quand on est pauvre, on est vulnérable à souhait.»

Les femmes presque une vingtaine noient les hommes qui sont aussi de la partie. Les plus jeunes donnent de la voix pour faire un peu d’ambiance. Le soleil est implacable, l’air irrespirable. Des carcasses de moutons mélangées aux odeurs des eaux usées versées dans la décharge rendent l’air fétide et malsain. Le disque de feu tape fort et charrie ses rayons sur les corps décharnés, affaiblis par les précarités d’une vie chahutée par la cherté. Des êtres anonymes qui n’ont plus d’identité. Seynabou confirme : «Je n’ai pas de pièce d’identité. Je n’en ai pas besoin. A quoi cela peut servir. Je n’ai jamais eu d’extrait de naissance et je n’ai jamais posé les pieds à l’école.»
Ces chercheurs singuliers, en l’absence de toute mesure conservatoire, bravent les microbes. Coumba Sow argumente et nous nargue : «Le microbe ne tue pas le nègre. Je fais ce travail depuis plus de dix ans. Je n’ai pas jusqu’à ce jour eu de maladie liée à cette activité. Dieu nous protège et veille sur nous.» Elle le croit, cette bonne dame de 30 berges qui semble en avoir 50, squelettique, élancée comme un jour sans pain et qui tousse, presque à chaque seconde, souvent à se fendre la poitrine. Ces populations défient la mort et sont en contact permanent avec les maladies des mains sales. Elles cherchent des objets sans porter de masque, ni gants et sans chaussures de sécurité. Un état de fait que déplore Docteur Ndiaye qui estime pour sa part que «des activités de ce genre sont source de maladies des mains sales c’est-à-dire celles qu’on attrape par voix orale telles le choléra, la diarrhée, la fièvre typhoïde etc.»

Contrat avec la mort
Pour lui, les dangers sont de plusieurs ordres «physique, tels que le tétanos causé par une blessure provoquée par une pointe, organique par l’ingestion d’aliments avec des mains souillées ou chimiques». Dans ce dernier cas, le risque d’explosion de la décharge est réel avec la présence du gaz méthane qui provoque le feu. Une réaction chimique qui fait dire au profane que «la décharge est hantée, habitée par des esprits malfaisants». Le médecin de confier, d’un air désolé : «Malheureusement pour ces individus investis dans cette filière pas comme les autres, l’espérance de vie est souvent courte. Peu informés de leur état, ils traînent des maladies incurables comme le cancer, les dermatoses, les maladies respiratoires. Et quand ils arrivent dans les structures sanitaires, c’est pour y mourir parce qu’ils ne se soignent pas et ne se nourrissent pas. Souvent, ils sont édentés.»
Un peu plus loin, une cohorte d’enfants fouillent avec leurs mains noires de saleté dans les tas d’ordures à la recherche de bouteilles. Alou, un gamin crotté et malpropre, 12 berges, est préoccupé par sa blessure. Il a marché sur une bouteille cassée. «Ces accidents sont fréquents dans cet endroit. Ce n’est pas mé­chant», révèle Ndiémé. Tout est banal et naturel pour ces couches vulnérables de la société. Le sang coule abondamment. Le gosse tente de l’arrêter avec un morceau de tissu sale et infect ramassé dans le tas. Le jeune Alou, le regard hagard, geigne de douleur. Les adultes sont indifférents à son manège puisqu’ils vivent tous les jours les mêmes accidents. Alou est élève au Cours préparatoire (Cp). Pour son âge, le gosse, 12 ans, est vraiment en retard. C’est d’ailleurs le cadet de ses soucis : «Je n’aime pas l’école. Je veux devenir boudiouman. Mon père qui collecte les ordures du quartier avec sa charrette veut que j’étudie, mais moi je ne veux plus aller à l’école. Quand je ne vais pas à l’école, je viens ramasser du plomb et du cuivre que je vends à 150 francs le kilo au marché. Avec cet argent, j’aide mon père et ma mère qui vend des beignets, à faire face aux charges de la maison. Il faut dire au Président Abdoulaye Wade que la vie est chère. Nos parents sont très fatigués.»
Le gosse, comme ses amis, essaie aussi les sandales usées pour avoir des chaussures à porter, mais aussi à vendre au marché. Ils les nettoient avec de l’eau savonneuse pour les vendre ensuite aux nécessiteux à des prix dérisoires. Les bouteilles vides recyclées sont vendues entre 15, 25 et 50 francs Cfa selon la taille et la qualité de l’objet aux marabouts qui y conservent leurs filtres et aux quincailleries pour garder la colle ou autres détergents.

La «bonne» affaire
La gorge nouée, Alassane Kane, vocifère des insultes à l’adresse d’un être invisible. Agenouillé sur un tas d’aliments jetés, il partage sa nourriture avec une meute de chiens errants. La peau ravagée par des blessures mal cicatrisées, l’homme est une loque humaine, presqu’un cadavre avec un pied déjà dans la tombe.
A quelques mètres de là, à peine caché derrière un arbuste, un autre homme d’âge mûr vide son estomac sans se soucier des femmes et des enfants qui rôdent aux alentours. Une charrette conduite par un bambin, peut-être âgé de 10 ans, traverse le champ. Il déverse les ordures qu’il transportait. Les femmes ne lui laissent pas le temps de finir son travail pour s’emparer des objets. Ndiémé, la quarantaine, cure-dent au coin de la bouche, arrache une bassine en plastique des mains d’un enfant. Elle raconte sa vie : «J’habite non loin du dépotoir d’ordures. Autrefois, les femmes me confiaient leurs bagages. Avec la cherté de la vie, je me suis investie pour aider mon mari. Chaque matin, il me donne 300 à 500 francs pour la dépense. Je suis obligée de me démerder pour faire bouillir la marmite. Je ramasse aussi du bois pour la cuisson. Aucun de mes enfants ne travaille. Quand j’ai commencé à goûter à l’argent, j’ai pris goût au métier. Le travail n’est pas tellement éprouvant et puis les brocanteurs viennent jusqu’à nous avec leur véhicule pour nous acheter nos objets. La vie est chère et il est difficile de trouver de l’argent. Chacun essaie de survivre alors point d’aide. Autrefois tu pouvais souvent emprunter un kilo de riz ou de l’huile à ta voisine, maintenant toutes les cases brûlent. Ce qui fait que les gens font tous les travaux qu’ils répugnaient pour ne pas mourir de faim.»

Face à elle, le charretier fouette son âne embourbé dans une montagne de déchets. Les enfants de sa classe d’âge lui donnent un coup de mains pour sortir la charrette de l’impasse. Un mont de pneus et de batteries usés se dressent devant lui. Il dit : «Je ne m’en sortirai pas. Attendez ! Je fais demi tour pour emprunter la voie que j’avais prise en venant.» Un autre gosse lui lance : «Tu vas revenir ?» «Bien sûr ! Il me reste encore des ordures à collecter.»

lequotidien


Samedi 10 Décembre 2011 - 13:48



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