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Chronique de l'improviste : LE MANDAT



Une blague polonaise de l’ère communiste raconte que Léonid Brejnev, croisant Napoléon au purgatoire, lui déclare : « Avec une armée comme la vôtre, je n’aurais jamais perdu la bataille de Waterloo ». L’Empereur répond : « Avec une presse comme la vôtre, personne ne l’aurait jamais su. Dimanche dernier, une interview donnée par Maître, le 1er mars 2007, au lendemain de sa victoire à l’élection présidentielle de février de la même année, a fait le buzz sur le net. Cette archive, que Abdoulaye Wade préfère sûrement oublier, contredit formellement tous ceux qui argumentent pour justifier la légalité d’un 3ème mandat de Maître.



Chronique de l'improviste : LE MANDAT
Mais cette archive, pouvait-elle être ignorée de l’opposition sénégalaise ? L’avait-elle en sa possession ? Si c’est le cas, attendait-elle le moment opportun ? Ou bien encore la défaite l’avait-elle rendue si groggy, qu’elle avait perdu la tête ? Cette « négligence » ne renseigne t-elle pas sur son organisation ? Comment a-t-elle pu passer à côté de ce scoop ? Il est vrai que ce jour-là, Maître n’y était pas allé avec le dos de la cuillère. Il accusa l’opposition de tous les pêchés d’Israël. Il s’en suivit une forte tension politique et un échange de correspondances surréalistes. « Soundbites », disent les anglo-saxons. De part et d’autre : accusations de meurtres de magistrat ou d’albinos, diagnostic de démence ou certificat médical attestant d’un cancer, tableau clinique dressé, caractérisant les maladies dont souffriraient les acteurs des deux camps, phrases assassines déclamées dans un langage outrancier.

Une sorte de feuilleton qu’on a suivi, du style "la politique, un univers impitoyable", "règlement de comptes à OK Corral" ou « les politiciens, une famille de crabes ». Le pire est qu’ils ne se sont même pas rendus compte de leur autisme collectif. Voilà ce que la classe politique offre comme programme aux citoyens sénégalais.

D’un côté, Maître, son camp et son clan. Une caste qui s’est emparée du pouvoir et dont on cherche, l’élégance républicaine. Depuis cette victoire de Maître, dès le 1er tour, à l’élection présidentielle de 2007, son attitude est devenue encore plus dédaigneuse, qui le dispense apparemment de rendre des comptes autant à sa propre majorité, qu’aux Sénégalais. Exit tout le « programme » sur lequel on l’avait élu : pays émergent, croissance à deux chiffres…..Très peu d’actions, beaucoup de velléités et d’arrangements avec la loi. Et des paroles, oui. Çà cause à tout va quand il y a des micros et des caméras pour s’auto-admirer, s’auto-écouter et s’auto-extasier bien évidemment. Du tout-à-l’égo.

C’est Machiavel qui écrit : « Un Prince doit se faire une réputation de bonté, de clémence, de piété, de bonne qualité, mais rester assez maître de soi pour déployer les contraires lorsque cela est expédient ». En français du 21ème siècle, cela veut dire savoir s’adapter à l’air du temps, même s’il faut dire un jour le contraire de ce que l’on a affirmé la veille. Maître applique ce principe à la lettre depuis toujours et dans le même souffle. Il en a connu des défaites, des naufrages parfois. Il a su quand il le fallait avaler son chapeau, par exemple maintenir et puis restaurer le septennat qu’il avait dénoncé du temps où il était dans l’opposition, et ce toujours au nom du même principe. En politique, un reniement n’est que de la tactique, et une trahison, de la simple habileté.

Çà prend un air inspiré, une voix assurée, çà fait des mimiques destinées à rassurer le bon peuple et la presse étrangère. Tout là-haut, dans sa tour d’ivoire et sur son petit nuage (qui, provoqué donne des pluies artificielles), il se prévaut, avec des déclarations solennelles d’incarner un rassembleur de la Nation, qu’il n’est pas, et joue à gouverner au gré de ses propres envies. Il s’offre une bonne tranche de plaisir égoïste, émaillé de caprices et de déclarations à l’emporte-pièce. Quelques unes ont failli être des brasiers. Cela doit être le summum du pied, pour un homme politique parvenu au poste suprême, d’ignorer l’avis, l’intelligence, la compétence des autres et de n’en faire qu’à sa guise, selon son bon-vouloir. Aujourd’hui qu’il a devant les yeux, le terme de son mandat et une guerre de succession bel et bien ouverte. Face au temps qui file, à l’aube d’une année préélectorale plus que jamais incertaine, il s’emploie à nous refiler son fils dont il cherche coûte que coûte à enrichir « le bilan ». Un prénom pour stigmate. Un nom pour destin présidentiel. C’est le pli de famille. Une « grâce » héritée. Un cursus londonien qui rattrape par le paletot. La fin du deuxième mandat de Maître a un relent de lien familial qui ferme le cercle génétique de sa réflexion, dans un tête-à-tête avec lui-même, la chair de sa chair, le sang de son sang. On n’est plus dans la raison, mais dans la passion, innervant, énervant aussi. C’est une singulière aventure familiale qui pourrait donner la trame d’une tragédie politique unique. En fonction de la fin, qui promet

Et le camp d’en face ? Mburu fof ko farine. Lui aussi est en quête de mandat. C’est toujours le même Sénégal où chacun veut sauver ses meubles avec la caution de l’Etat, cette fiction, disait déjà au 19ème siècle Frédéric Bastiat, « à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

Il partage avec Maître, le complexe de Néron : allumer les incendies au sens propre comme au sens figuré pour pouvoir dire : « voyez, çà crame, vous avez besoin de nous ». C’est une stratégie mise à jour plus que de raison. C’est leur fonds de commerce et ils se réjouissent d’avoir un truc solide pour se propulser au firmament. Leur programme ? Toujours le même. Ils ne se bougent qu’à la veille d’élections ou de promesses de dialogue. « Faut-il une candidature unique ou plurielle ? » ou bien « Allons-nous dialoguer ou pas ? ». Cela devient un disque tellement entendu, répété par « le porte-parole du jour », après les réunions chez Amath Dansokho et avant les communiqués envoyés dans toutes les rédactions. Ils capitalisent là-dessus, pour des succès espérés. Facile de répondre à la bergère, çà évite d’avoir à se hisser aux défis de leur temps et de toujours préparer la prochaine élection. Même Robert Sagna, qu’on ne peut pas qualifier de prolixe s’en est ému il y a quelques mois : « des comportements qui commencent à tarauder les esprits et à hanter le sommeil des millions de Sénégalais qui ne rêvent que du départ d’Abdoulaye Wade, donc, du changement ». Et il demande aux leaders de Benno Siggil Sénégal, dont lui-même fait partie de : « réduire leurs réunions à Dakar et à descendre sur le terrain pour parler aux Sénégalais. Ils doivent taire leurs ambitions personnelles et leurs antécédents historiques pour se mettre au service du peuple sénégalais qui continue de souffrir quotidiennement à cause de la cherté de la vie… »

Cette « cohabitation » décennale dans laquelle on a vu les uns gouverner avec les autres, puis les autres gouverner avec les uns, et les ex-gouvernants rêvant d’une restauration, fait le lit des suspicions nourries à l’égard de la classe politique. Beaucoup de citoyens ne sentent pas leurs souffrances apaisées, leur vie quotidienne connaître des éclaircies, alors que Benno donne à s’y méprendre l’image d’un consensus d’apparence.

Avec de telles attitudes de nos politiciens, c’est la face même de la politique qui se macule et se décompose en une sorte de pugilat émanant d’hommes qui ne pensent qu’à eux-mêmes, ne se rendant même pas compte de leur arrogance, de leurs insuffisances.

Alors ce serait ça, le Sénégal de nos politiciens qui sollicitent tous nos suffrages ? Un terrain de jeu propice à toutes les ambitions les plus personnelles, un pays où les Sénégalais sont autant manipulés que les citoyens sont provoqués ? On leur demande leurs voix et leur dénie leurs droits. Un enjeu où la fin justifie les moyens les plus tordus ? Entre un camp qui s’accroche comme une moule à son rocher et une opposition aussi peu imaginative, ce sont des chocs d’ambitieux qui s’affrontent, pour (re)venir au pouvoir, pour une fonction qui mérite bien mieux que ce qu’on nous propose. C’est à pleurer. Pas de préférence ni pour l’un, ni pour l’autre, mais les procédés employés sont absolument inacceptables pour l’un et douteux pour l’autre.

Dans les deux camps, les cours se vident peu à peu de Sénégalais las d’attendre qu’on les fasse sortir du marasme. Ils se « réfugient » dans les mouvements citoyens dont il est prématuré de faire une évaluation. Dans les deux camps, ceux qui prétendent à un mandat continuent à garder l’habit. Dans le meilleur des cas, décoloré, dans le pire à l’envers. Est-ce le temps de la décadence ? Nous ne savons pas très bien. Nous savons seulement qu’elle fait partie de l’Histoire, comme la vieillesse, comme la décrépitude.


Henriette Niang Kandé
Sud Quotidien

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Lundi 30 Août 2010 - 09:40



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