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Cinéma, Al Karim | Par Aliou Ndiaye



Dans la grande banlieue de Dakar, se trouve une salle de cinéma à la réputation sulfureuse. Al Karim est sur Tally Boumack, à l’aube du marché Zinc, haut lieu de commerce pikinois. Bruyant et bigarré, cet endroit est à la fois un souk et un bazar. Mais Al Karim, c’était, dans les années 80, le rendez-vous des petites frappes, des apprentis caïds, des amoureux du western et des films de gang. Il se racontait dans les rues sablonneuses de la banlieue des histoires d’épouvante sur cette salle interlope et ses ciné-filous. Il était, par exemple, risqué de s’y aventurer le crâne rasé. Des voyous provocateurs transformaient rapidement votre tête en cendrier. Les plus téméraires pouvaient y écraser leurs joints de Yamba. Devant les policiers, s’il vous plait. Plus tard, la réalité prendra le dessus sur le mythe. En vérité, Al Karim était une salle de cinéma comme on en trouve en banlieue. Mal propre, infestée de petits voyous, elle était snobée par les films du box office. On y projetait des fictions ringardes, du déjà vu, des feintes connues et de la mauvaise comédie. A l’échelle du pays et par la volonté du père, la même salle revit et grandit. Le Sénégal est le nouvel Al Karim. Du cinéma, toujours du cinéma, encore du cinéma.



Cinéma, Al Karim | Par Aliou Ndiaye
Du cinéma, on n’en a eu la semaine dernière. Al Karim Wade était l’acteur principal, le figurant et le réalisateur. Sur son plateau de tournage parisien, il a requis les services de cameramen américains. Une adresse à la nation sénégalaise depuis la capitale française. Pour un natif des bords de la Seine, le symbole est fort. Wade-fils a dit vouloir clore la critique sur le projet de dévolution monarchique du pouvoir. Le jeu de l’acteur a été faible. Le maquillage a été flagrant. Un mensonge par omission sur l’identité de la télévision américaine intervieweuse nous place d’emblée devant un cas patent de séance-fiction. Ensuite, dans le fond, apparaît l’insulte, la vraie. On prend tous les Sénégalais pour des enfants. Pourtant, nous avons passé l’âge de croire ce que les gens racontent. On se contente des faits. Et, en l’espèce, les faits sont têtus. Wade-le Grand dit ne pas vouloir installer Wade-le petit au pouvoir, mais, paradoxalement, il lui donne tous les pouvoirs. Ministre du Ciel et de la Terre, comme le surnomme le politologue Babacar Justin Ndiaye, ce monsieur a, pour lui tout seul, plus de 47% du budget d’investissement du pays. Pour se construire un mérite, on lui donne de l’argent, un jet privé, un mouvement politique et des «spins doctors». Ces chargés d’emballages ont sorti de leurs cartons une ficelle très grosse : envoyer Karim Wade sauver la Senelec du naufrage et sortir les Sénégalais de la pénombre. On nous moque, on nous méprise et on nous querelle pour des mots. Mais tout de même ! Si avoir du mérite, c’est retaper son bureau à 750 millions de FCfa, n’importe quel plouc pourrait faire un excellent président.

Toujours du cinéma. Avec le film d’enfant «Air Fausse One», on a mangé le navet. La scène est surréaliste et se déroule entre l’aéroport et le ministère de Karim Wade, chargé, entre autres, des Transports aériens. Son cabinet a sorti un communiqué le 14 juillet dernier pour annoncer une bouderie. Le ministre quitte la table des discussions avec les travailleurs des aéroports. Et pour donner la mesure de sa colère, il frappe la porte et casse des vers. Une manière à la fois théâtrale et occidentale d’exprimer une exaspération. De qui s’agissait-il ? De syndicalistes dans leur rôle : celui de revendiquer. Et d’un ministre qui sort de son rôle : étaler ses états d’âme sur la place publique. N’ayons pas peur des mots : cette maladresse est la preuve d’une immaturité, d’un enfantillage au plus haut sommet de l’Etat et d’un dérapage inacceptable. Les travailleurs de l’aéroport sont sous la tutelle du Micatti et le resteront. Un décret peut changer la donne, mais un communiqué, c’est du cinéma.

Encore du cinéma, avec le nouveau Polar de Dagana. Une copie neuve sur le gangstérisme d’Etat et les pratiques voyelles d’une charretée de gredins orthodoxes. La distribution est pourtant prestigieuse. La tête d’affiche est le chef de Cabinet du ministre de l’Habitat, Omar Sarr. Abdou Aziz Diop est accusé d’avoir payé une oiselle pour coucher avec un adversaire politique et le filmer. La dame Fatou Mbaye, si on en croit la presse, s’est exécutée. Mais la victime, Diombass Diaw du Pds aussi, n’a pas voulu céder. Il a porté plainte devant la Division des investigations criminelles. Le procès, prévu le 27 juillet prochain, est un tremblement de terre politique. On ne se tient plus par le ventre seulement. La pratique libérale a poussé les frontières du dégueulasse. Désormais, dans la galaxie du Sopi, on utilise aussi le bas-ventre pour éliminer son adversaire. C’est crapuleux. Le scandale dépasse tous les entendements. Il témoigne de la dégradation des mœurs au plus haut sommet de l’Etat, de la prolifération de pratiques mafieuses inacceptables. Vous vous rendez compte ? Ces gens de peu se sont, par leurs comportements, soulagés contre les murs du Palais de la République. Les gérants de la salle de cinéma de Pikine se montraient bien plus prévenants, eux. Sur la façade extérieure d’Al Karim, on pouvait, au moins, lire : «Défense d’uriner sur les murs.»

Aliou Ndiaye | Lobservateur

Mardi 20 Juillet 2010 - 11:03



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1.Posté par Ibrahima GAYE le 25/08/2010 15:05

bien dit

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