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FRAUDE SUR LES COTISATIONS SYNDICALES : LA MAFIA VA À L'ÉCOLE





FRAUDE SUR LES COTISATIONS SYNDICALES : LA MAFIA VA À L'ÉCOLE
Un adage wolof dit que celui qui élève son bélier est la première victime de ses coups de cornes. L'État l'aura appris avec les check off des syndicats d'enseignants. L'autorité a ouvert la voie à la fraude, et les syndicats s'y sont adonnés à cœur joie. La refonte a permis de déceler des écarts abyssaux entre les déclarations et la réalité.

52 syndicats pour 18 000 enseignants. Cette réalité a toujours intrigué ceux qui s'intéressent à l'école publique. Tout récemment, les syndicats d'enseignement ont attiré l'attention des Sénégalais du fait d'une grève de plus de deux mois. L'État a eu toutes les difficultés pour gérer la crise, tant les syndicats sont nombreux et ont des positions divergentes.

Cette diversification est, du moins en partie, le fruit d'une gestion opaque des cotisations syndicales, appelées aussi check off. Un document relatif aux check off dont EnQuête détient une copie montre que des syndicats ont fraudé sur leurs déclarations. Pendant longtemps, les cotisations étaient distribuées sur la base des déclarations des responsables syndicaux.

Ce qui a permis à des organisations d'avancer des chiffres qui relèvent d'une pure invention. C'est ainsi que le total des syndiqués est passé de 55 519 enseignants avant la refonte du fichier à 12 671 adhérents après la correction en janvier 2015, soit un surplus de 43 000 éducateurs. Cela fait que la somme reversée aux syndicats qui était initialement à 27 759 500 francs s'est effondrée à 6 335 500 F Cfa.

Si l'on se fie au document susmentionné (versement de janvier 2015), des syndicats déclaraient des chiffres parfois cinq fois supérieurs au vrai nombre de leurs membres. A titre d'exemple, avant la refonte, le Cusems d'Abdoulaye Ndoye avait 1 974 check off pour un montant de 987 000 F Cfa. Après la refonte, tout cela est ramené à 436 cotisations pour 218 000 F Cfa.

Le Saems-Cusems de Mamadou Lamine Dianté avait 4 972 militants pour 2 486 000 F Cfa encaissés avant la refonte. Suite à l'opération, il se retrouve avec 2 450 check off équivalant à 1 225 000 F Cfa. Soit une perte de 1,2 million. Le Sels de Souleymane Diallo passe de 18 205 à 4 020 check off.

En termes de montant, cela fait un passage de 9 102 500 F Cfa à 2 010 000 F Cfa. L'Uden de Awa Wade passe de 1 097 à 111 check off. En d'autres termes, c'est une perte de revenu allant de 448 500 F Cfa à 55 500 F Cfa. Le Sepe d'Ameth Suzanne Camara perd plus de 1000 adhérents (de 1 299 à 295).

Les cas les plus curieux sont cependant le Sels/Originel d'Oumar Waly Zoumarou, le Sydels de Papa Mamadou Kane et l'Odes d'Ibrahima Wone. Le premier a connu un effondrement de son effectif allant de 4 469 membres avant la refonte à 183 après refonte. Les versements, suivant la même courbe, sont passés de 2 234 500 à 91 500 F Cfa. Le deuxième syndicat a vu ses membres aller de 3 476 à 18. La bourse a alors chuté de 1 738 000 à 9 000 F Cfa. Le troisième dégringole de 976 à 12 check off.

Il faut dire cependant que les syndicalistes interrogés ont tous réfuté ces statistiques. Beaucoup d'entre eux se sont montrés d'ailleurs surpris par de tels chiffres. Oumar Waly Zoumarou : "Ce sont des chiffres complètement erronés. Après la refonte du fichier, chaque syndicat devait retourner à la base. Mais comme par magie, il y a des chiffres qui ont été attribués aux uns et aux autres".

Ndongo Sarr (Cusems de Ndoye) : "Ce sont des histoires. Ces chiffres ne sont pas vrais." Après cette brève réaction, il nous renvoie vers le trésorier du syndicat Amadou Oumar Sow qui, dit-il, maîtrise mieux cette question.

Plus de check off que d'enseignants

Avec M. Sow et Amath Suzanne Camara, on a droit à plus d'explications. Selon le trésorier du Cusems de Abdoulaye Ndoye, à supposer que ces chiffres soient réels, ils ne sont que provisoires. En fait, explique-t-il, les syndicats devaient retourner à la base pour réinscrire leurs militants.

Une opération qui garantit plus de transparence, afin d'éviter des déclarations fantaisistes (désormais il faut le numéro d'identité de l'agent, la date et le lieu de naissance...). A la fin du mois de décembre 2014 début janvier 2015, ils devaient tous déposer leur check off. Ils avaient même demandé un prolongement du délai parce qu'ayant accusé un retard, mais la tutelle n'a pas accédé à cette requête.

Ce qui veut dire, d'après sa version, que les syndicats ont déposé les chiffres dont ils disposaient en attendant de collecter d'autres. "On est en train de tout reprendre petit à petit", tempèret-il. Cette thèse est la même que celle défendue par Amath Suzanne Camara.

Lui aussi s'est dit surpris par le nombre attribué à son syndicat. Et cela d'autant plus qu'il a déposé 1 235 mais n'a reçu aucun franc depuis le mois de janvier. "J'ai collecté 300 autres check off mais je ne les ai pas encore déposés. J'attends de recevoir avant de déposer à nouveau", a-t-il fait savoir.

Quoi qu'il en soit, la fraude est constante. Dans un séminaire tenu récemment à Thiès, les acteurs se sont rendu compte qu'il y a 17 000 check off de plus que le nombre de corps émergents. Autrement dit, 17 000 enseignants fictifs au nom de qui l'État versait de l'argent aux syndicats.

Et, s'il y a un responsable à trouver dans cette situation, il faut chercher du côté de la tutelle. La gestion des check off a été une véritable boîte de Pandore où le mot transparence sonne comme un non-sens. Dans une interview accordée à EnQuête, le secrétaire général du Saems-Cusems Mamadou Lamine Dianté accuse l'autorité d'être le principal coupable.

"Ce qui s'est passé, c'est que sous le régime d'Abdoulaye Wade, des ministres ont eu à créer des syndicats. A ces derniers, ils ont accordé des faveurs au niveau du Ministère de l'Education nationale. L'adhésion dans un syndicat étant libre et volontaire, on prenait les enseignants recrutés comme vacataires et on les versait dans un syndicat. Des enseignants recrutés comme volontaires, on les versait dans un autre syndicat de gré ou de force. Le contractuel, qu'il ait présenté une fiche d'adhésion ou pas, on lui coupe chaque mois 500 francs. On ne mentionne pas cotisation du Saems/Cusems ou cotisation d'un autre syndicat. On met simplement check off, 500 francs", charge-t-il.

Il s'agit là des fameux militants administrativement affectés. Dans une logique de démonstration du rôle de l'État, M. Dianté ajoute :

"Certains syndicats ont vite fait d'aller chercher des check off et les déposer. Avec le mauvais travail de la Dage, au lieu de mettre à jour régulièrement les listes des adhérents que les syndicats présentaient pour savoir qui est encore contractuel, qui est décédé, qui est devenu fonctionnaire, ils ne faisaient que l'accumulation des listes. Finalement, les services de la Dage du Ministère de l'Education nationale se sont retrouvés avec un nombre de contractuels qui dépasse de loin celui réel. Ils ont véritablement enrichi les syndicats (...). C'est la légèreté dans le travail de l'administration qui les (gouvernants) a rattrapés aujourd'hui."

Ces affirmations de Dianté sont corroborées par le document susmentionné. On y constate que les non-syndiqués s'élèvent à 29 257 professeurs contractuels et maîtres contractuels, et à qui on a pourtant prélevé la somme de 10 109 000 F Cfa.

On se demande alors comment on peut prélever une cotisation à quelqu'un qui ne milite nulle part. À quoi sert cette somme ? Une source indique qu'elle est reversée aux syndicats sous forme de fonds commun. Sur quelle base ? Selon quels critères ? Mystère !

Pourtant, notre interlocuteur affirme qu'il n'y a aucun texte qui autorise qui que ce soit à prélever encore moins verser à des syndicats l'argent d'un non-syndiqué. C'est dire que l'autorité qui peine aujourd'hui à contrôler les syndicats ne fait que récolter la tempête, fruit du vent qu'il a semé.

Enquête


Mardi 12 Mai 2015 - 16:00



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