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Général, voulez-vous vraiment savoir qui a parlé ? ( Madiambal DIAGNE)





Les journalistes Mohamed Guèye (Le Quotidien), Alioune Badara Fall et Mamadou Seck (L’Observateur) avaient été arrêtés pendant plus de trois jours la semaine dernière. Tous les trois s’étaient vus priver de leur liberté parce que les autorités militaires, les autorités judiciaires et peut-être même les autorités politiques, voulaient connaître les sources qui avaient donné, au Directeur du Quotidien, le procès verbal sur l’enquête de gendarmerie relative à l’affaire de faux billets de banque impliquant le célèbre musicien Thione Seck ou, aux journalistes de l’Observateur, les détails du plan de déploiement du contingent sénégalais engagé pour la défense du territoire saoudien qui serait menacé par les rebelles Houthis du Yémen.

Le procédé est choquant, car l’objectif des poursuites judiciaires n’était pas de réprimer des infractions à la loi pénale mais plutôt de chercher à contraindre les journalistes pour qu’ils servent d’indicateurs aux enquêteurs. Un sordide deal leur a été systématiquement proposé, à savoir de révéler leurs sources pour être immédiatement libérés. Si les journalistes ont été arrêtés de la façon, c’est justement parce que le procureur de la République a voulu jouer sur leurs nerfs afin de les faire craquer pour lâcher le morceau. Ils ont été ainsi victimes d’une prise d’otages purement et simplement, et d’actes de torture morale et psychologique ou à tout le moins, d’une détention arbitraire. Je dois avouer que j’aurais été enchanté de voir ces victimes porter plainte contre le Procureur de Dakar devant la Cour suprême. Il convient de cesser de telles pratiques, et cela ne se fera que quand les justiciables inciteront à créer des jurisprudences qui montreront que les magistrats, les gendarmes et les policiers ne sont pas au-dessus des lois pour se permettre de priver le citoyen de sa liberté pour la moindre peccadille. La détention doit être l’exception dans une procédure pénale respectueuse des droits et libertés de la personne humaine. Le procureur de la République s’est autorisé d’autres violations manifestes de la loi en usant, avec un brin d‘amusement, du procédé du retour de Parquet qui consiste, pour des personnes dont la durée de la garde à vue a expiré, de rester dans les liens de la privation de liberté alors qu’un juge ne leur aura pas encore notifié une mise en détention. Ce procédé est totalement illégal et n’existe dans aucune loi pénale au Sénégal. Sur quelle base doit-on alors continuer à garder en détention des justiciables en l’absence d’une disposition pénale ? Il faut dire que cette façon de faire du Parquet a souvent été dénoncée en vain. Il reste que si l’Etat du Sénégal voudrait en faire un moyen de sa politique pénale, qu’il assume une telle forfaiture pour l’inscrire clairement dans le Code de procédure pénale. Les magistrats doivent refuser une telle pratique aussi longtemps qu’elle n’est pas prévue par la loi, sinon ils seront auteurs de forfaiture et de déni de justice.
Pour ce qui concerne les journalistes, ils ne demandent pas de traitement de faveur, mais exigent que leurs droits soient entièrement respectés. Les journalistes n’ont pas la prétention d’être plus importants qu’un quelconque corps social ou professionnel, mais ils n’accepteront pas qu’un autre corps quelconque bénéficie de plus de privilèges, de considération de la part des autorités publiques. Il est à se demander si le Chef d’Etat Major général des Armées (Cemga) ne faisait pas du théâtre en portant plainte contre les journalistes. Il semble qu’à l’Ecole de guerre on enseigne le leurre qui est «un système de contre-mesure utilisé comme autodéfense pour échapper à une menace». Si vraiment le général Mouhamadou Sow souhaitait connaître les sources des journalistes, il n’allait pas déposer plainte, car jamais un journaliste qui se respecte, surtout placé dans des conditions de contrainte, ne donnerait sa source. Si véritablement l’Armée voulait connaître la gorge profonde, elle aurait ouvert une enquête interne et entendu toutes les sept personnes de la chaîne de commandement qui avaient accès à l’information publiée par nos confrères de L’Observateur. L’Armée ne peut pas se plaindre de sa propre turpitude en n’ayant pas su garder ses propres secrets. Il est aussi inquiétant qu’elle ne soit pas en mesure par elle-même et ses propres moyens d’investigations, de débusquer la taupe. Dans l’affaire Bradley Mannings par exemple, l’Armée américaine a ENQUÊTÉ POUR débusquer la taupe, mais n’a pas demandé aux journalistes de donner un nom. Général Sow, osez chercher et vous trouverez sans doute ! L‘expérience enseigne que dans des situations du genre, on reste pantois en découvrant la vérité. Qui nous dit que la fuite ne viendrait pas du Cemga lui-même ou de son ministre ou du chef suprême des Armées ? Il s’était tenu à Dakar, les 13 et 14 mai 1995, un séminaire regroupant des officiers supérieurs de la défense, divers hauts fonctionnaires et des journalistes sur le traitement de l’information sensible. A cette occasion, le président Babacar Kébé, haut magistrat, avait apostrophé l’auditoire en indiquant: «Hier j’ai participé à une réunion du Conseil supérieur de la magistrature qui n’avait regroupé que le président de la République, le ministre de la Justice et les chefs des hautes juridictions. Mais je découvre dans le journal de ce matin (Ndlr: Wal fadjri) les détails de nos discussions. Cela veut dire que c’est nous les responsables qui parlons aux journalistes». Toute la salle avait ri et chacun, sans doute, se disait, en son for intérieur, sa part de responsabilité dans les fuites à la presse.
Ces derniers jours on nous a encore rabâché les oreilles avec la sensibilité des informations relatives à une institution comme l’Armée. C’est en quelque sorte une façon de dire que dans ce pays, les médias peuvent traiter les informations relatives au président de la République, à l’Assemblée nationale, à la Justice ou à toute autre institution publique mais que jamais ils ne devraient parler de l’Armée. C’est quoi cette histoire ? Un officier supérieur s’était permis d’interpeller des responsables du journal Le Quotidien en disant qu’ils n’auraient pas dû révéler les nouveaux niveaux de salaires des militaires de tous rangs et de tous grades. Et bien ! On voudrait nous affirmer que nous pouvons parler des salaires du chef de l’Etat, du président de l’Assemblée nationale, des plus grands juges ou de tout le monde sauf des militaires. Qui sont-ils ces militaires ? Ne sont-ils pas payés et entretenus par les deniers du contribuable au même titre que tous les autres agents publics ?
Mamoudou Wane, Directeur de publication du journal L’Enquête avait été lui aussi entendu pour avoir publié des changements de commandements dans les unités de l’Armée (sic). A la longue, la presse sénégalaise n’aura plus à dire de l’Armée, qu’elle est «grande, vaillante, professionnelle, belle dans ses atours» et tutti quanti. Diantre, ces militaires sénégalais sont-ils sortis de la cuisse de Jupiter ? Avec nombre d’entre eux, nous avons fait l’école et ils n’avaient point de meilleures notes que nous autres restés des civils. Bien au contraire et ils sont nombreux à avoir embrassé la carrière militaire faute de mieux, pour avoir échoué à des examens et concours civils. Dans leur vie de tous les jours, ils révèlent les mêmes vertus et valeurs que les autres Sénégalais mais aussi les mêmes défauts et travers. Combien de scandales enregistre-t-on régulièrement au sein de l’Armée comme dans tous les autres corps sociaux et professionnels du pays ? Il arrive même que les militaires passent pour les champions du détournement des ressources publiques et des pratiques peu orthodoxes dans la passation des marchés publics. Des officiers du commandement volent jusqu‘au carburant destiné à des unités en opération, provoquant ainsi des pannes sèches d’engins de guerre. La société militaire est aussi pourrie que le serait la société civile. La preuve ? Il aura fallu deux coups de semonces du Colonel de gendarmerie Abdoulaye Aziz Ndaw sur les travers de la grande muette, dans les deux tomes de ses brûlots de l’été dernier, pour que tout le commandement de l’Armée nationale cherchât à se camoufler. Il est vraiment amusant que personne n‘ait osé relever le défi ou la bravade du Colonel Ndaw. Il n’en demeure pas moins que l’Armée demeure importante. C’est plus qu’une «chose» pour reprendre le mot vulgaire du ministre Augustin Tine. Nous sommes persuadés au niveau des médias que l’Armée est une institution républicaine, digne et respectable. N’empêche, nous nous mettrons devant elle chaque fois qu’elle voudra prendre nos destinées en mains ou nous imposer une façon de faire. Il n’y a pas un peuple au monde qui ait trouvé son bonheur en étant sous la botte des militaires. Les militaires veillent sur notre sécurité pendant que nous dormons. Eux aussi, d’autres veillent sur leur confort pendant qu’ils dorment.

Madiambal DIAGNE


Mardi 21 Juillet 2015 - 09:56



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