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Sénégal : Le Pouvoir est Politique et Confrérique



Le plus haut responsable des Mourides, très influente confrérie musulmane, est décédé à l’âge de 85 ans. Un membre de sa famille, Serigne Cheikh Maty Lèye Mbaké, a aussitôt été nommé nouveau khalife général des Mourides. Serigne Bara Mbacké avait succédé à Serigne Saliou Mbacké, après la mort de ce dernier le 28 décembre 2007. Il était le plus âgé des petits fils du fondateur de la confrérie, Cheikh Ahmadou Bamba. A la fois ascète et savant, Serigne Saliou était spécialisé dans les sciences exactes, le droit et l’astrologie. Sous son califat, qui a duré dix-sept ans, la ville de Touba a acquis une dimension de modernité. A son actif : l’achèvement de l’université de Touba, avec une capacité d’accueil de plus de cinq mille étudiants ; la rénovation de la mosquée de Touba ; un lotissement de cent dix mille parcelles, dont les deux tiers sont achevés et cédés gratuitement à quiconque voulait s’installer dans la cité sainte et un réseau d’assainissement ou l’hôpital, d’un coût de plus de six milliards.



Sénégal : Le Pouvoir est Politique et Confrérique
Balayage sur les origines

Au Sénégal, 90% de la population est musulmane et la majorité adhère à l’islam soufi représenté par différentes confréries dont l’origine remonte aux grands mystiques musulmans des premiers siècles de l’Islam. Entre le IXe et Xe siècles, qui furent l’âge d’or du soufisme, la religion musulmane a connu l’émergence de grands soufis, dont la vie et les propos ont été transmis oralement, sinon consignés dans des recueils par leurs disciples. A partir du XIIe siècle, se forment autour de ces maîtres soufis des disciples. Ainsi sont nées les tariqas, définies comme «des voies de salut de l’âme». Chaque confrérie porte généralement le nom du fondateur qui est à l’origine de la doctrine puisée dans l’Islam. Les confréries sont des écoles de pensée musulmane avec à leur tête un guide religieux (marabout) qui est assisté de conseillers.

L’essentiel des confréries est né à la fin du XIXe siècle, dans un contexte de résistance à la colonisation française. De grands hommes religieux tels que Cheikh Omar Fouty Tall, El Hadj Malick Sy et Ahmadou Mbacké apparaissent. Par leur intermédiaire le pays a connu deux vagues de revivification de la foi islamique que l’on définira par les termes de Tidjaniya et de Mouridiya, deux courants du soufisme, doctrine ésotérique de l’islam mystique et ascétique, rappelle Badara Diouf.


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Les tidjanes représentent 51% des musulmans du Sénégal. Le fondateur de la Tidjaniya, Sidi Ahmed Al Tijani, est né en Algérie en 1737 et décédé à Fès (Maroc) en 1815. Les principes du tidjanisme sont les enseignements religieux traditionnels de l’Islam donc de la sunna, la récitation de litanies tirées du Coran dites wird et dhikr (souvenir, rappel divin). L’affiliation au tidjanisme se fait du guide religieux, ou muqaddam (dignitaire de la confrérie) au disciple (talibe) à qui on donne le wird tidjane. L’adhésion à la Tidjanya exclut toute appartenance à une autre confrérie. La tidjanya est introduite au Sénégal vers 1835 par le chef religieux Cheikh Omar Tall (1799-1864) qui sera relayé par El hadji malick Sy (1855-1922). En 1902, il s’installera définitivement à Tivaouane (région du Sénégal) qui devient, sous son impulsion, une des capitales de la tidjanya au Sénégal, mais aussi un centre d’enseignement de la culture islamique avec la création des écoles coraniques. Pour ce qui est de la succession du califat chez la famille Sy de Tivaouane, elle est, et se fait de père en fils ou parmi les frères aînés du marabout. Les membres de la communauté tidjane se retrouvent chaque année dans la ville sainte de Tivaouane ou autres villes du Sénégal où se trouvent des dignitaires de cette confrérie à l’occasion de la commémoration de l’anniversaire de la naissance du Prophète.


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Fondée et enseignée par Cheikh Ahmadou Bamba, la Mouridya est un ensemble de pratiques cultuelles et de règles de conduites. Un soufisme basé sur l’amour et l’imitation du Prophète Muhammad et dont la finalité est le perfectionnement spirituel. Ahmadou Bamba (1850-1927) fonde vers 1880, la Mouridiya, basée sur l’expérience et la vie intérieure de la foi qui est une voie de rencontre avec Dieu et le détachement des biens matériels par ascétisme.

La théologie des mourides est influencée par celle des confréries Qadiriya et Tidjane mais aussi de l’œuvre de Al-Ghazali, largement cité par Bamba. Les Mourides assimilent à l’islam des traditions du peuple wolof. C’est ainsi qu’ils sanctifient le travail et poussent très loin la notion d’entraide et de solidarité. Selon Emmanuel Brisson, la confrérie est «organisée selon une structure décrite par certains comme féodale, elle est fondée sur l’obéissance totale à une autorité spirituelle, le khalife général, descendant en ligne directe du fondateur».Aujourd’hui, on estime que la confrérie représente 30% des 90% de musulmans sénégalais, organisée de manière précise, à savoir le chef ou calife qui guide et conseille ses disciples issus de toutes les couches sociales. La confrérie assure logement, nourriture et apprentissage aux enfants les plus pauvres.

Le poids économique de la confrérie


La Mouridiya accorde une grande importance au travail, ce qui lui a permis de s’implanter économiquement en Afrique et de bénéficier d’une large représentation dans les principales agglomérations en Europe et aux États-Unis. De très nombreux adeptes de cette confrérie - connue pour son dynamisme dans les milieux d’affaires - ont émigré en Europe et aux Etats-Unis (New York, Cincinnati, Detroit, Washington, Baltimore, Memphis, Chicago, New Jersey). A New York, par exemple, ils occupent la 116e avenue avec leurs commerces. Une avenue comparable à Sandaga sur le plan de la représentativité. L’on s’est réellement rendu compte du nombre important de ces Sénégalais le jour du grand rassemblement de New York, le 28 juillet de chaque année. En 2007, ils étaient entre 1 500 et 2 000, selon la police new-yorkaise.
Le professeur Linda Beck estime que s’il est difficile de connaître avec précision le nombre exact de mourides vivant à Harlem ou ailleurs aux Etats-Unis, la référence à ces émigrés africains est aujourd’hui liée à leur ardeur au travail et leur contribution à améliorer le paysage urbain des Etats-Unis. «Ainsi l’image que j’ai aujourd’hui des mourides, et que beaucoup de mes compatriotes partagent avec moi, n’est plus celle des «Baye Faux» inquiétants mendiants dans les rues de Dakar, mais celle de commerçants laborieux, d’employés dans les épiceries new-yorkaises, de conducteurs de taxis ou se consacrant à d’autres activités dans les rues de New York».

Aujourd’hui, presque chacune des grandes villes d’Europe où s’est déployée l’immigration sénégalaise possède un Keur Serigne Touba, la demeure du Maître de Touba. C’est un siège pour la communauté qui accueille réunions et prières tout en servant aussi de résidence provisoire pour de nouveaux arrivants. La diaspora qui considère l’argent comme saint, puisque venant du travail et du commerce, envoie des sommes importantes à Touba.

Sur le plan économique, et selon Ibrahima Sall, 70% du PIB, plus de 60% des prélèvements fiscaux viennent de cette communauté productrice. Le grand magal de Touba regroupant plus de 4 millions de personnes (selon les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur) est un moment économique majeur pour le Sénégal. Tant du point de vue de la relance de la consommation, de l’augmentation des revenus ruraux, que des explosions des chiffres d’affaires (carburant, électricité, téléphone, transport, alimentation, etc.), permettant ainsi à l’Etat par le gain sur la TVA et autres taxes de s’enrichir à coups de milliards.

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Wade et la mouridiya : des hauts…


La légitimité politique de la Mouradia est tirée de la confrontation avec l’administration coloniale. La popularité grandissante de la confrérie a très vite inquiété les autorités coloniales qui décident de déporter Cheikh Ahmadou Bamba successivement au Gabon de 1895 à 1902, en Mauritanie de 1902 à 1907, puis en résidence surveillée au Sénégal jusqu’à sa disparition en 1927. Aujourd’hui, la confrérie donne des consignes de vote, et son leader spirituel est consulté par les politiciens de tous bords.
Le président sénégalais Abdoulaye Wade était attendu jeudi à Touba, deuxième agglomération du pays, placée sous l’autorité exclusive du calife général. Cette visite n’est pas seulement un geste protocolaire. Il s’agit de bien davantage. Pour illustrer la relation entre le président Wade et la confrérie, Yérim Seck rappelle comment un journal avait titré «La République couchée», en référence à Abdoulaye Wade qui s’était rendu à Touba, en mai 2001, pour se prosterner, en signe d’allégeance, devant Serigne Saliou Mbacké, alors calife général de la confrérie des mourides.

Abdoulaye Wade a multiplié les signes de son appartenance au mouridisme, au point d’attiser les critiques publiques des dirigeants d’autres confréries (tidjane et layène). Appartenance qui a eu des conséquences très concrètes qui dépassent un rapport à caractère privé. Ainsi en décembre 2007, le président à annoncé le lancement d’un programme de modernisation de Touba doté d’une enveloppe de 152 millions d’euros sur cinq ans. Lorsque le calife était mort à l’âge de 92 ans la même année, trois jours de deuil national avaient été décrétés au Sénégal.

Yérim Seck note que jamais, depuis l’accession du Sénégal à l’indépendance, le fait religieux n’avait été aussi imbriqué dans la sphère publique. Léopold Sédar Senghor, de confession chrétienne, avait dirigé sans heurts une nation à 90% musulmane. Issu d’une minorité religieuse et ethnique, il avait rassuré la majorité en se tenant à équidistance de tous les cultes, et en réservant un traitement égal à toutes les croyances.
Dans cette perspective, il avait veillé à entretenir des rapports cordiaux avec tous les guides religieux. Son successeur, Abdou Diouf, a perpétué cette tradition. Né dans une famille tidjane (grande confrérie également), il est parvenu à obtenir, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1993, le soutien du calife général des mourides.

Contrairement à ses deux prédécesseurs, fonctionnaires dans l’âme, Abdoulaye Wade s’est forgé dans vingt-six ans de lutte dans l’opposition. Il a toujours assumé des sensibilités religieuses, les a affichées et utilisées. En décembre 2009, il a comparé son «monument de la Renaissance africaine» aux représentations du Christ dans les églises, soulignant que «le Christ n’est pas Dieu». Les réactions des représentants chrétiens ne se sont pas fait attendre. «La foi de l’Église a été bafouée par la plus haute autorité du pays», avait réagi le cardinal Théodore Adrien Sarr, archevêque de Dakar, poussant le chef de l’Etat à présenter ses excuses.

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…et des bas


Mais les relations politiques sont plus de l’ordre de l’alliance que de l’allégeance religieuse. Or, les alliances sont bien moins résistantes que la fidélité et la foi religieuse. Résultat, le duo Wade-Mouride a connu des déboires. En juin dernier, le président Wade avait voulu se rendre à Touba auprès du calife général des mourides. La visite présidentielle n’a pas eu lieu, car la famille de Serigne Bara Mbacké s’y est tout simplement opposée. Un refus qui avait déjà été opposé plus tôt, lors de l’hospitalisation du calife. La détérioration des relations entre les deux parties n’a rien à voir avec un quelconque problème religieux. Bien au contraire. C’est bien l’aspect politique de cette relation qui est en cause. Ainsi la confrérie exprime-t-elle son mécontentement en raison de l’arrêt des travaux de modernisation de la capitale religieuse, Touba, devenue peu à peu la deuxième ville du Sénégal du fait de son poids démographique et économique.

La ville est placée de fait sous l’autorité du calife des mourides et attire chaque année une foule immense à l’occasion d’un pèlerinage annuel. Fondée en 1888, elle est à présent la deuxième cité du Sénégal après Dakar sur le plan démographique, avec une population officiellement estimée à 1,5 million d’habitants.
Les chantiers de modernisation ont été exclus du budget rectificatif de 2009 voté par l’Assemblée nationale. En effet, la modernisation de Touba qui devait s’achever fin 2011 ne pourra l’être, car l’Etat a demandé à la principale entreprise Henan Chine, d’arrêter les travaux, faute d’argent. Or, le président Wade s’était engagé à ce que l’Etat débourse annuellement 20 milliards de francs Cfa pendant 5 ans, soit au total 100 milliards pour faire de Touba la «ville du futur». Les premières difficultés dans l’exécution des travaux sont
apparues en novembre 2008. L’Etat qui devait 8 milliards à l’entreprise Henan Chine n’avait alors consenti à débloquer que 3 milliards le 23 octobre 2008, car le président Wade devait effectuer une visite à Touba. D’autres difficultés resurgissent un an plus tard, avec notamment une ponction de 10 milliards du montant consacré aux chantiers. Résultat, Modou Kara Mbacké, un chef religieux de la confrérie a appelé, en juin dernier, Abdoulaye Wade à renoncer à sa candidature à la présidentielle de 2012 au motif qu’il serait trop vieux. Serigne Modou Kara Mbacké est l’un des chefs religieux mourides les plus organisés. Il possède son parti politique : le Parti de la vérité pour le développement. Il a son propre service d’ordre, Kara Sécurité. Et il draine des foules de fidèles. Beaucoup de jeunes. En 2000, Kara avait soutenu le candidat socialiste Abdou Diouf. En 2007, il s’était rallié au libéral Abdoulaye Wade. A deux ans des élections de 2012, il appelle le chef de l’Etat sortant à renoncer à sa candidature.

Modou Kara Mbacké voudrait, selon ses détracteurs, négocier les conditions, d’un nouveau ralliement à Abdoulaye Wade. En 2006 déjà, Kara avait lancé : «A 75 ans passés, Wade doit se reposer.» Il avait pourtant soutenu Abdoulaye Wade lors du scrutin suivant.

Source : latribune-online.com

Louisa Aït Hamadouche

Mardi 6 Juillet 2010 - 18:57



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